L’album de joie de Brandt Brauer Frick19 min de temps de lecture

La journée du 28 octobre s’annonce plutôt bien remplie pour Brandt Brauer Frick ! JOY, leur quatrième album, paraît chez !K7 Records / Because Music le jour où le groupe se produit au Pitchfork Music Festival Paris. Il y a quelques semaines, nous les avons rencontré pour parler de leur nouveau disque mais aussi de leur vision du monde d’aujourd’hui, et de demain…

Prononcer Brandt Brauer Frick pour la première fois sonne peut-être un peu froid… Le trio, plutôt chaleureux, s’en amuse et savoure pleinement son aventure débutée en 2008. De formation classique, Daniel Brandt, Jan Brauer et Paul Frick explorent une production atypique, au départ le trio façonne une musique électronique avec des instruments traditionnels et des méthodes de composition singulières, le groupe donne l’impression d’être un ensemble de musique classique contemporaine qui fait de la techno.

Basé à Berlin le groupe s’est constitué une solide réputation scénique, des salles de concerts classiques aux grands festivals : Glastonbury, Coachella, Montreux Jazz, Lincoln Center, Sonar… Leurs expérimentations ne cessent d’évoluer et depuis Miami, précédent album (2013) et premier disque à explorer le chant, le groupe est désormais accompagné du chanteur Canadien Beaver Sheppard, et de choristes, ce qui lui donne une dimension electronica bien plus pop.

Le disque

“Nous sommes dans une société où l’on a tendance à croire à la joie simple, rapide et accessible à tout moment, alors que la profondeur se trouve ailleurs… (Paul Frick)”.

Avec JOY, Brandt Brauer Frick évoque la difficulté à trouver de la joie dans les moments d’incertitude et d’instabilité que traverse l’humanité. Le groupe y peaufine encore ses expérimentations en saupoudrant subtilement quelques petites pincées de drum’n’bass, de punk, de krautrock et de new wave, ce qui confère au disque une atmosphère indie rock à la fois moderne et actuelle. Ces dix chansons, dont la durée d’écoute totale flirte avec les quarante minutes, confirment la singularité du groupe qui entre dans cette grande famille qu’est la pop, un travail brillant.

Brandt Brauer Frick by Cyprien Rose
Brandt Brauer Frick (2016) © Cyprien Rose

 

Interview

Bonjour Brandt Brauer Frick, vos noms de famille constituent le nom de votre groupe, était-ce si compliqué de trouver un autre nom ?

 

Brandt Brauer Frick : (rires)

 

Paul Frick : Exact, ce n’était pas si évident.

 

Jan Brauer : Si au départ cela ne vient pas très naturellement, c’est assez difficile d’en trouver un. On ne fait qu’y penser et du coup cela ne marche pas, ça coince…

 

Daniel Brandt : Oui surtout que chacun peut proposer une idée différente…

 

Est-ce plus simple d’être en trio plutôt qu’en duo ? Notamment pour la prise des décisions, des choix artistiques ?

 

Paul :  Dans un duo l’un peut parfois avoir de l’ascendant sur l’autre, ou juste laisser faire les choses. Le truc avec notre nom c’est que cela va désormais devenir compliqué d’en virer un…

 

Tous : (rires)

 

Jan : Oui, c’est un peu comme si l’on avait finalement obtenu un CDI à la poste ! Dès que tu entres dans ce groupe tu ne peux plus trop en partir ou être viré.

 

Le groupe marche plutôt bien, vous êtes d’ailleurs en phase de recrutement ces derniers temps…

 

Jan : Oui nous avons un nouveau chanteur Beaver Sheppard, il vient de Montréal et on a totalement enregistré le dernier album avec lui.

 

Il était déjà avec vous lors de votre dernier passage à la Gaîté Lyrique. Du coup le nom du groupe pourrait aussi être…

 

Daniel : Brandt Bauer Frick Sheppard… (rires)

 

Il y a le nom du groupe, et il y a son slogan : “Emotional Body Music”. D’où vous est venu ce léger contraste ?

 

Paul : Ce slogan est une petite blague qui peut néanmoins être prise sérieusement. C’est davantage un non-slogan en fait, comme si l’on disait : « la musique pour l’esprit et le corps »

 

Tous : (rires)

 

Paul : Lorsque l’on a débuté, ça nous a tout de suite fait penser à l’univers d’un groupe de jazz un peu barré de l’avant-garde allemande des années 60.

 

Jan : Avec Daniel nous étions membres d’un autre groupe, avec deux mecs anglais, et on cherchait depuis longtemps un bon nom de groupe. Le projet s’est arrêté notamment par ce que l’on n’a jamais trouvé le bon nom… Du coup, pour la suite, on s’est dit qu’on allait simplifier les choses !

 

L’histoire de la musique compte parfois des groupes dont la carrière ne décolle pas à cause de leur nom, ou dont la carrière n’est pas à la hauteur de leur nom…

 

BBF : Oui (rires)

 

Paul : Je trouve assez intéressant que dans la techno, comme le style allemand de Cologne, les mecs utilisent juste leurs vrais noms. Cela sonne un peu a l’inverse du style pop star et c’est plutôt amusant. D’un autre côté, utiliser son vrai nom donne également l’impression de ne pas faire de la merde, parce qu’il faut bien assumer, et bien davantage qu’avec un pseudo. Tu as tout intérêt à faire un truc bien avec ton vrai nom.

 

Jan : C’est difficile de se cacher derrière son vrai nom. C’est comme le mec qui change de pseudo plusieurs fois par an… C’est parfois difficile à suivre pour le public.

 

Les pseudos sont aussi un bon moyen pour proposer des projets dont le style n’est pas tout à fait identique à celui auquel le public s’est habitué, c’est une manière de montrer d’autres facettes.

 

Paul : J’ai trouvé cool l’approche des membres d’Underground Resistance de Detroit. Leur côté anti-commercial, à l’époque…

 

Yan : Oui, mais nous on est commercial (rires)

 

Paul : (rires) On ne fait pas non plus dans le mainstream… Donc pas de multi-pseudo !

 

Daniel : En fait on veut surtout vendre beaucoup de disques (rires)
Je n’ai pas les chiffres sous les yeux mais je devine que cela va plutôt bien pour vous de ce côté-là, non ?

 

Paul : On ne répondra pas à celle la

 

Tous : (rires)
 
Brandt Brauer Frick Daniel by Cyprien Rose
Daniel Brandt (2016) © Cyprien Rose
 

 

On retrouve votre goût du contraste avec le titre du nouvel album, et sa pochette.

 

Daniel : C’est un titre fantastique, “JOY” !

 

Vous souhaitez donner de la joie au public ?

 

Daniel : On l’espère bien.

 

Paul : Déjà cela nous apporte de la joie à nous. Le bon côté des choses c’est que la joie n’est pas mesurable, c’est subjectif, selon les gens ce sera différent. Une personne pourra te dire l’un de mes enfants est toujours en vie et cela me procure de la joie. Alors que quelqu’un d’autre peut être milliardaire et très triste car il a du mal à donner un sens à sa vie… De nos jours c’est assez complexe, les grosses compagnies veulent tout monétiser, tout mesurer et tout vendre. Nous sommes dans une société où l’on a tendance à croire à la joie simple, rapide et accessible à tout moment, alors que la profondeur se trouve ailleurs…

 

Jan : Et il faut penser à la joie avec des sentiments, des émotions, cela peut être furtif, arriver soudainement, repartir… En fait il faut savourer chaque moment de sa vie.

 

La joie peut aussi faire pleurer.

 

Paul : Oui, de même que certaines choses sombres et tristes peuvent aussi solliciter une forme de joie.

 

Dans le processus de création, travaillez-vous toujours ensemble ou certains travaux débutent chez l’un pour atterrir un peu plus tard au studio ?

 

Daniel : Cela dépend des contextes. Pour ce nouveau disque cela part d’un travail commun en studio et nous avons organisé différentes étapes. Nous avons d’abord écrit les textes, puis produit la musique plus tard. Il arrive cependant que l’un de nous arrive au studio avec une idée déjà bien avancée.

 

Paul : En tout cas 95% de nos dernières chansons débutent avec nous trois dans une même pièce.

 

Pensez-vous que votre travail aboutit, en général, à un concept album ?

 

Jan : On n’y voit aucun concept en fait. je crois que le seul concept de ce dernier disque était de bosser avec Beaver Sheppard (rires).

 

Paul : On a tous grandi avec plein de références d’albums, et des idées de ce que pourraient être l’un de nos disques. Gamins on était impressionné par les formats concept album, le travail sur l’art work de Pink floyd par exemple, on devine bien qu’il y a autre chose derrière la musique. Quelque part, on devait avoir cette envie en tête quand on s’est demandé ce qu’on allait faire.

 

 

L’énergie de “You Can Buy My Love”, le premier morceau, est très forte !

 

Daniel : Au départ on avait plusieurs possibilités pour ouvrir l’album, mais beaucoup des chansons étaient peut-être un peu trop dépressives pour faire une bonne intro. Avec celle-ci l’énergie fonctionne immédiatement, on n’a pas voulu faire d’intro trop longue, car lorsqu’on écoute un disque on n’a pas forcément envie d’avoir une intro interminable, on souhaite juste que le disque commence, alors on a une mini intro, qui je crois n’est pas trop chiante.

 

Jan : Oui ça débute assez rapidement, dès 16 mesures !

 

Daniel : On s’est dit ce serait bien de mettre des cordes ici où là, mais ca peut venir plus tard en fait…

 

Paul : J’aime beaucoup cette courte intro de “You Can Buy My Love”, car au départ cela ne sonne pas trop différemment de nos anciens travaux et puis hop, tout d’un coup on décolle sur de nouvelles aventures…
 
Brandt Brauer Frick Jan by Cyprien Rose
Jan Brauer (2016) © Cyprien Rose
 

 

J’adore “Blackout”, le morceau est hyper envoûtant !

 

Daniel : L’histoire de ce titre vient d’un blackout survenu en 1994 à Newfoundland, l’endroit d’où est originaire Beaver. Cela a duré plus d’une semaine, beaucoup d’enfants ont été conçu à ce moment-là. Les gens se rencontraient bizarrement, il n’y avait pas encore Internet mais l’on pouvait tout de même utiliser son téléphone… fixe.

 

Paul : Selon Beaver, et à la manière dont il nous l’a raconté, cet événement reste très ancré dans les mémoires de ceux qui sont encore en vie, c’était une situation vraiment exceptionnelle.

 

Jan : Ils vendent même des T-shirts avec le slogan “J’ai Survécu Au Blackout De 1994” ! (rires).

 

Daniel : Non il n’y en a pas, mais l’on devrait peut-être envisager d’en faire ! (rires)

 

Marketing, quand tu nous tiens… Pas de problèmes de copyright pour le titre “Face Time” ?

 

BBF : (rires)

 

Jan : Non, pas encore…

 

Daniel : Du coup cela ne leur demandera pas beaucoup d’efforts pour trouver la musique de présentation de l’iphone 8 !

 

Tous : (rires)

 

Pensez bien à faire cela sous l’eau…

 

Jan : Oui on pourrait faire une version subaquatique de “Face Time”… C’est vrai que l’on ne sait jamais vraiment ce que les mecs vont dégoter comme nouveauté !

 

Paul : il y a six ans, on a eu une idée que l’on n’a pas développée. On voulait faire de la musique de pub pour se faire de l’argent, mais nous n’avons rien vendu… Du coup on s’est dit que l’on allait faire un disque où chaque titre aurait le nom d’une marque, mais cela n’a pas pris non plus, en fait cela aurait peut-être tué “la brillante image des marques”…

 

Les nouvelles technologies, l’intelligence artificielle… Vous voyez cela comment ?

 

Daniel : Hyper intéressant, et super-flippant ! Les technologies, comme pour les smartphones, c’est à la fois très pratique et bien triste car cela devient un peu chiant de ne pas interagir plus que cela avec les gens. Avant lorsque l’on voulait commander une pizza ça pouvait être fun, on causait au téléphone et il y avait parfois des blagues. Aujourd’hui on clique sur un bouton virtuel, le mec arrive, puis repart… En musique tu ne demandes plus au DJ ce qu’il joue, tu utilises Shazam… Il n’y a plus l’excitation de chercher désespérément un disque pendant plusieurs mois avant de pouvoir l’entendre à nouveau, un beau jour chez un disquaire… Tout cela disparaît face à l’instantané.

 

Peut-être que les fondateurs de “Shazam” l’ont créé parce que les DJs ne souhaitaient pas leur dire ce qu’ils jouaient ?

 

BBF  : (rires)

 

Daniel : Oui probablement, et c’est vrai que c’est pratique, sauf que l’aspect pratique n’est pas toujours le meilleur choix.

 

Paul : “La vie en simulations” à peut-être ses limites… J’ai récemment lu qu’une nouvelle Intelligence Artificielle a utilisé des algorithmes pour composer une chanson dans le style des Beatles (conçue par Flow Machine), et j’hésite un peu à l’écouter. Lorsque tu fais de l’art tu le fais pour une forme d’intensité, avec de l’engagement, et tu imagines quelqu’un qui le voudrait. C’est assez dur de croire qu’une Intelligence Artificielle veut quelque chose ! Quand j’ai commencé à étudier la composition, nous avons dû copier les styles de Bach et de Mozart comme si certain allaient devenir des imitateurs professionnels… C’était de bons exercices d’un point de vue mathématique, mais ces imitateurs ne font rien qui corresponde à notre monde.

 

Tu n’es pas encore prêt à tomber amoureux d’un robot ?

 

Paul : Ce que tu me dis me fait penser à une amie qui a un gosse de 15 ans et qui passe son temps sur des jeux en ligne. Elle serait si heureuse s’il sortait voir ses amis de temps en temps. Je pense même qu’elle préférerait qu’il fasse des trucs pas toujours cool pour une maman, comme prendre une cuite, fumer des joints…

 

Daniel : A la fois connecté et déconnecté !

 

Les gens ont les yeux rivés sur des écrans, dans les transports, au bureau, en soirée…

 

Daniel : En soirée ils regardent un concert à travers la vidéo qu’ils font, et souvent bien loin de la scène…  

 

Jan : Ah oui, les mecs sur iPad c’est dingue !

 

Daniel : Récemment j’étais à un concert filmé par la télévision, donc un truc quand même plutôt bien fait. Et bien non, les gens qui pourraient profiter du concert et le revoir plus tard font quand même leurs propres images…

 

Jan : Là on parle surtout de pocket computers mais ce qui est intéressant c’est que les machines progressent, comme ces programmes de conversations entre robots, et c’est tellement flippant entre eux que tu n’a même plus envie de chatter avec eux. Ces programmes m’intéressent beaucoup, car tout le monde utilise un ordinateur, et les ordinateurs ne sont pas si smart, et les smartphones ne le sont pas smart du tout. Tu dois effacer tous les emails, les spams… Un ordinateur intelligent ne s’emmerderait pas avec toutes ces conneries, il ferait le job point barre ! Je pense qu’il faut avancer au niveau supérieur, aller au moins ennuyant et au plus pratique.

 

S’ils devaient créer maintenant la machine parfaite, ils auraient probablement moins de trucs à vendre ensuite. Ils nous font donc régulièrement poireauter avec des nouveautés pas super-funky ?

 

BBF : (rires)

 

Jan : Cela pourrait aller si vite, avec des trucs que l’on imagine même pas, et qui sait ce sera peut-être là dans dix ans, ou avant… ? Nous en sommes aux prémices de l’intelligence artificielle, que se passera-t-il ?

 

Surprise… Ceci dit, il y a quelques mois Tay (une intelligence artificielle de Microsoft) a dû être débranchée par ses constructeurs…

 

Jan : Ah oui ?

 

En fait, l’IA avait son propre compte twitter et…

 

Jan : (rires)

 

Daniel : Ha oui celle-ci, oui j’en ai aussi entendu parler

 

Le compte a rapidement publié des tweets racistes et atteint le point Godwin.

 

Jan : (rires) Tout ce que les gens aiment en fait… Il existe des comptes twitter assez bons également alimentés par des robots, celui d’une princesse qui tombe amoureuse de la lumière de la lune par exemple, on trouve des choses très poétiques.

 

Cela pourrait être le super point de départ pour écrire les nouvelles chansons de votre prochain album ?

 

Jan : N’est-ce pas ? N’empêche, dans deux ans on pourrait très bien voir débarquer une IA qui dit “tu cherche le formulaire pour découvrir comment fonctionne le monde ? Le voici…”, et on serait tous abasourdis.

 

Tous : (rires)

 

Paul : De quelque manière que ce soit je crois qu’il n’y a pas de point final, je n’en vois vraiment aucun…

 

Jan : non pas de point final, seulement un formulaire qui explique en détail tout ce qu’il se passe avec la gravité et tout le bordel, pas le truc du genre la fin de la vie mais plutôt le début d’une ère bien flippée.

 

Paul : Il faut aussi tenir compte du fait que les explications sur le monde, comme les lois à propos de la nature sur lesquelles les scientifiques ont travaillés depuis très longtemps, et bien rien ne nous prouve que tout cela soit réellement figé pour l’éternité. D’une façon un peu naïve cela revient à dire que le monde pourrait en fait être une sorte de géant qui provoque des bouleversements à chaque fois qu’il bouge un orteil, genre tous les dix mille ans… Après l’avoir bougé plusieurs fois toutes ces lois scientifiques deviennent caduques. Pour le moment ce qui est sûr c’est que le système fonctionne mais rien n’est encore prouvé qu’il s’agisse d’une simple évolution “naturelle’ ou d’une forme de sagesse qui nous dépasse.

 

Jan : Non, c’est juste une histoire pour les humains et la réalité n’est pas faite pour nous les humains. Nous sommes seulement là et l’on pense que l’on doit gérer tout cela mais en fait ce qui est réel n’est pas connecté à notre cerveau, on fait au mieux pour tenter de comprendre.

 

Tu es réel toi ?

 

Jan : Moi ? Non, je ne sais pas si je le suis. Si j’en parle avec moi-même oui et pour moi tout est réel, mais qui suis-je vraiment ?

 

Paul : Même s’il s’agit d’une illusion, je pense que cela ne change finalement pas grand-chose, l’on peut très bien faire avec, on trouve notre chemin et on avance, quelle est la différence ?

 

Jan : Il y a ces lois physiques, qui font que tout fonctionne, mais on ne comprend pas tout et l’on ne saura probablement jamais tout. On scrute juste les détails de beaucoup de choses sans atteindre le gros : “pourquoi” ?

 

Daniel : Mais peut-être que c’est une bonne chose que l’on ne sache jamais vraiment “pourquoi”, sinon tout s’arrêterait.

 

Et pour certains la dépression est déjà assez douloureuse !

 

BBF : (rires)
 
Brandt Brauer Frick Paul by Cyprien Rose
Paul Frick (2016) © Cyprien Rose
 

 

Quelle est votre plus grande ambition dans la vie ?

 

Jan : La vivre !

 

Pas mal ! Vous souvenez-vous du film “A Bout de Souffle” de Jean Luc Godard ? “Patricia Franchini”, jouée par Jean Seberg, pose la question à “Parvulesco”, cet écrivain interviewé à l’aéroport d’Orly joué par Jean-Pierre Melville. Le mec répond : “devenir immortel…”

 

BBF : (rires)

 

HM : “et puis… mourir !”

 

BBF : (rires) Ah pas mal !

 

 

Jan : Je pense que c’est une super réponse car tout le monde a cela en lui, d’une certaine façon l’on sait tous que l’on doit partir mais l’on aimerait laisser son empreinte, de sorte que l’on se souvienne de nous

 

Avec de bons disques par exemple ?

 

BBF : (rires)

 

Paul : Correct !

 

Jan : C’est l’un des chemins possibles, tu peux aussi faire une guerre mondiale et personne ne t’oubliera, c’est un autre chemin…

 

Paul : Je pense que même sans être la dernière personne la plus narcissique sur terre, faire un disque comporte déjà un élément de narcissisme, et sortir un disque c’est faire quelque chose qui surpasse ta propre existence.

 

Daniel : Oui, et l’on peut aussi juste faire de la musique pour soi…

 

Jan : Un média scientifique allemand raconte que l’enregistrement sonore a pour unique but de parler avec la mort. Cela part d’un instinct vieux et basique et ce serait l’unique raison qui explique l’existence de l’enregistrement sonore, pouvoir parler avec la mort à chaque fois que t’écoute un enregistrement.

 

Cela aurait été cool de poser la question à Thomas Edison ?
Jan : En fait quand il a inventé son “Phonographe”, il a fait une description de ce à quoi cela pourrait servir, et à sa première phrase est : “Capturer les derniers mots de personnes qui meurent…”

 

J’ai aussi lu qu’il aurait tenté de mettre au point un “Nécrophone”, afin de pouvoir dialoguer avec les morts.

 

Paul : Aux débuts du cinéma on trouve des personnes effrayées de pouvoir regarder à l’écran des gens déjà morts ! Il me semble que Walter Benjamin évoque cela dans l’un de ses livres, à propos des éléments choquants, notamment dans les films. Ce qui peut aujourd’hui nous sembler normal ne l’était pas vraiment il y a cent ans, c’est la chose qui les impressionne le plus. (Sur les traces de Walter Benjamin, Adam Lowenstein a notamment écrit sur les représentations choquantes au cinéma)

 

Jan : Et pourquoi faire un film pour rendre les gens immortels ? C’est dingue.

 

Avant d’atteindre l’immortalité, quel regard portez-vous sur votre vie depuis une dizaine d’années ?

 

Daniel : En musique ou peu importe ?

 

C’est à toi de voir, si tu penses que la musique n’est pas ce qu’il y a de plus  important dans ta vie…

 

BBF : (rires)

 

Cela te rend heureux ?

 

Daniel : Absolument

 

Jan : Absolument, mais on regarde surtout vers l’avenir (rires)

 

Paul n’a pas tout à fait l’air heureux ?

 

Paul : Je ne sais pas trop. C’est comme le mot JOY, c’est là un instant et puis ça s’en va avant de revenir…

 

Vous avez probablement des goûts musicaux un peu différent les uns des autres, mais qu’écoutez-vous ces derniers temps ? Essayez-vous d’écouter des choses en commun ?

 

Daniel: On s’échange pas mal de choses, et parfois c’est inspirant.

 

Jan : Récemment, pour nous trois, il y a eu pas mal de choses de chez Brainfeeder !

 

Daniel : Oui, et avant d’enregistrer notre dernier disque on aimait bien écouter des trucs des années 80 comme Can, Polish Hamburg, Talking Heads…

 

Vous êtes tous nés dans les années 80 ?

 

Paul : Tous sauf moi, je suis des trois derniers mois des années 70… La raison pour laquelle je dis cela c’est que “Can” n’est pas issu des années 80 mais des années 70.

 

BBF : (rires)

 

Daniel : C’est vrai

 

En fait, ils ont également enregistré dans les 80s mais ils sont issus de la toute fin des années 60.