Le doux rebond de Beyond The Wizzard’s Sleeve13 min de temps de lecture

Beyond The Wizzard's Sleeve
 
 

Beyond The Wizzard’s Sleeve

Brillant touche-à-tout de la scène britannique dès la fin des années 90, Erol Alkan retrouve le producteur anglais Richard Norris (The Grid…) pour l’album « The Soft Bounce« , paru début juillet, la suite de leur aventure commune au sein du projet pop électro psychédélique Beyond The Wizards Sleeve.

Passionnés de musique, et de psychédélisme, les deux artistes sont faits pour se rencontrer. Ils se croisent dans les mêmes clubs et à la radio et, très vite, se lient d’amitié. Pratiquement dix ans après leur première collaboration discographique et de nombreuses heures de studio, ils s’entourent d’invités : Blaine Harrison (Mystery Jets), Euros Childs (Gorky’s Zygotic Mynci), Jane Weaver, Holly Miranda et Hannah Peel. Les influences sont nombreuses, le duo livre un album riche, trippé et harmonieux sur Phantasysound. Le disque est si profond que l’on peut même voir son âme onduler dans la pochette de l’édition limitée en vinyle…

Extraits…

Si le LP est sorti au début de l »été, quelques extraits du disque ont suivi, comme « Black Crow« , 3e single parut le sept octobre dernier. Ce disque contient également « White Crow », une nouvelle version signée Erol Alkan.

Interview

Il y a la musique psychédélique bien sur, mais le punk est également l’une de vos influences commune.

Richard Norris : un peu.
Erol Alkan : oh Richard plus que moi.
Richard Norris : c’est une grande influence mais j’étais un poil trop jeune pour faire vraiment partie de ce mouvement, j’ai débuté juste après, avec Rough Trade, et la production de disques indépendants.
Notamment par votre collaboration avec Genesis P-Orridge
Richard Norris : oui, 1987, au début de l’acid house
Le psychédélisme est très présent dans ce disque, il y a le travail sur le visuel et ce côté hypnotique de la musique. Les guitares ne sont pas clairement punk mais l’on en sent pourtant l’influence. Est-ce compliqué d’assembler autant d’éléments sans parasiter l’harmonie” ?
Erol Alkan : je ne dirai pas que c’est compliqué, mais plutôt que c’est honnête. Richard et moi partageons l’amour de la musique à travers un large panel de registres musicaux. Probablement que cet amour, et de la compréhension du pouvoir de ces différentes musiques, nous permet d’adapter les concepts selon les chansons. Pour nous chaque titre possède son propre pouvoir, chaque chanson à sa propre carte, cela nous permet d’explorer de nombreuses contrées, et de rendre les morceaux encore plus forts. Ce qui peut être le plus compliqué c’est l’assemblage de tous les morceaux sur un seul disque, mais lorsque chaque carte est complète tout s’enchaîne assez bien, et l’on n’a pas l’impression qu’il en manque une.
Ce n’est donc pas un disque puzzle, mais plutôt une carte géographique sonore ?
Richard Norris : oui (rires)
Erol Alkan : oui… Je pense que parfois cela peut parfois être compliqué si les idées sont incomplètes, ou si la musique n’est pas capable de donner suffisamment d’émotions à ceux qui l’écoutent. Le seul problème pourrait être que des personnes puissent ne pas percevoir la même chose, ne pas ressentir la même résonance.
Écouter un DJ en soirée ou un album dans son salon, ou sur son téléphone, sont évidemment des choses différentes. Que pensez-vous de l’espace entre votre disque et son public ?
Erol Alkan : Nous avons tous les deux vécu cela, être DJ c’est avoir une réponse immédiate, un retour direct sur son travail, c’est incroyable et très avantageux, car seul vous pouvez diriger et faire évoluer l’ambiance de toute une salle, c’est probablement  l’aspect le plus important du DJ, alors que lorsque l’on compose un album, on l’écrit en plusieurs étapes, par chapitres.
Une sorte de prolongement intellectuel de l’énergie échangée avec le public ?
Erol Alkan : Oui, mais ce n’est pas si évident car être DJ ne se limite pas à l’aspect spontané. Il y a aussi une démarche intellectuelle dans le fait de connaître ses disques et les chansons que l’on joue, de savoir celles qui s’assemblent le mieux. Globalement on ne cherche pas à faire genre, c’est avant tout des chansons, et ça passe évidemment  par des émotions.
Richard Norris :  les chansons sont sont au centre de ce projet, les autres aspects, comme l’atmosphère et le psychédélisme, on peut aussi l’aborder dans d’autres travaux, sur d’autres disques, dans d’autres styles, que ce soit techno, le dub hypnotique, avec différentes expériences d’écoute, que ce soit à la maison ou sur un téléphone. En fait on crée un ensemble de sons, un monde de sons, et chaque écoute est différente selon le lieu et la personne.
Erol Alkan : Je crois surtout que chaque disque doit être sa propre référence, si l’on veut faire un LP on se doit de le faire avec beaucoup de conviction, et ce pour chaque seconde du disque.
On en revient à cette notion d’honnêteté ?
Erol Alkan : exact, et lorsque l’on en est pas capable de tout cela ça me paraît offensant de solliciter des attachés de presse et de faire perdre du temps aux gens… 
 
Beyond The Wizzard's Sleeve
DR Beyond The Wizzards Sleeve
La musique a changé, sa façon de la produire également…
Erol Alkan : oui et ce disque est un beau challenge, notamment dans le sens où même si l’on fait beaucoup de choses avec les ordinateurs et que l’on peut facilement éditer avec un software dédié, il s’agit toujours d’enregistrements live. Dans ce disque seulement deux morceaux sont édités en MAO, tout le reste est « free », pas de quantisation durant les prises. C’est parfois frustrant mais cela donne tellement d’ouverture, d’émotions, et surtout ça correspond vraiment à ce qu’on avait imaginé pour ce projet.
Richard Norris :  cela vient aussi de notre passé. Lorsque l’on a débuté comme DJ avec des disques plus anciens, certains disques n’étaient pas toujours très bons, ou ne correspondaient pas à ce que l’on cherchait, alors on a commencé à faire des re-edits, mais l’on ne pouvait pas le faire si facilement qu’aujourd’hui, comme en techno par exemple, du coup on est devenu plutôt bon dans le domaine un peu free de l’édition musicale.
Erol Alkan : et pour le coup on embrasse la musique totalement, y compris les erreurs, qui du coup n’en sont pas vraiment, puisqu’elles font partie intégrante du projet.
La musique est probablement l’une des choses que les humains partagent le plus entre eux, qu’importent les registres. Si les chansons parlent souvent d’amour le monde, qui ne cesse d’évoluer, semble ne pas beaucoup s’aimer, il est encore très violent.
Richard Norris : cela dépend… Ça évolue petit à petit, en fait c’est assez difficile d’en parler… Je pense que les paroles n’ont bien sur pas besoin d’être explicitement politiques pour avoir un impact politique. Dans notre disque les paroles sont fortes et directes.
Erol Alkan : c’est peut-être beaucoup demander aux gens qu’ils adoptent un message positif… Je crois que c’est un peu différent pour nous, parce que… euh… Oui (rires) 
Tous : (rires)
Désolé pour cette question…
Erol Alkan :  ça va, c’est ok (rires)
Fela Kuti a déclaré “la musique est l’arme du futur”, les choses changent peu à peu ?
Erol Alkan : il y a un paradoxe, la musique reflète la société, s’il y a une partie de la société qui est négative, cela peut se ressentir dans la musique, c’est un cercle vicieux finalement. Je pense qu’il peut bien aussi y avoir un côté sombre, si tout était bon partout, on chercherait probablement quelque chose de mauvais. C’est difficile, et je pense qu’il faudra de nombreuses vies vécues avant que beaucoup de choses ne changent.
Vous connaissez bien le mouvement rave, et ses débuts, une période qui était également difficile. Cette énergie avec la musique était aussi un moyen de contestation.
Erol Alkan : je crois que l’acid a définitivement frappé de nombreux milieux. Si tu regardes quelques années plus tard avec, par exemple, les problèmes entre les hooligans et le football, l’arrivée de l’ecstasy a peu à peu fait disparaître une partie du problème, c’est une histoire d’équilibre en fait… J’étais assez jeune au début de cette vague musicale mais je me suis beaucoup intéressé à cette culture en écoutant la radio, en lisant…
Richard Norris : il y avait même beaucoup plus de radios pirates à Londres qu’aujourd’hui, C’était tellement grand à cette période.
Erol Alkan : oui c’était énorme, Fantasy fm était très cool
Richard Norris : oui, on se disait wouah, qu’est-ce qui se passe… ?
Erol Alkan : c’était d’autant plus gros que l’on devait pirater les ondes pour émettre alors qu’aujourd’hui on peut broadcaster directement depuis internet à moindres frais… C’est bien plus facile techniquement.  
Sauf que les belles initiatives des débuts d’Internet, notamment pour la musique, sont désormais trustées par spotify, deezer et cie… Et l’on achète moins de musique.
Erol Alkan : on n’achète plus, aujourd’hui on stream… Pour notre projet il y a un support physique, tu as vu l’édition limitée en vinyle avec le miroir ?
Pas encore…
Erol Alkan : j’ai une photo sur mon téléphone… Voilà, c’est un gatefold et le miroir n’est pas dedans mais sur la couverture.
 
Beyond The Wizzard's Sleeve
DR Beyond The Wizzards Sleeve
 
Ok, du coup chez le disquaire on peut se voir dedans ?
Richard Norris : ouais (rires)
Erol Alkan : tu vois ce que tu peux bien y voir car il y a déjà une image, mais oui c’est un jeu. Tu peux croire que c’est toi dessus en fait…
Richard Norris : oui c’est ça (rires)
Erol Alkan : tu vois ce que tu peux car il y a déjà une image, mais oui c’est un jeu.
C’est un peu différent mais cela me fait penser à la collection de disques “prospective du 21e siècle”, ce n’était pas un miroir mais il y avait un super jeu de brillance.
Richard Norris : oui c’était plus métallique, j’ai d’ailleurs un exemplaire de l’un des disques de Pierre Henri dans cette collection.
Erol Alkan : Il faudrait faire un gatefold quatre miroir, personne ne l’a encore fait !
Richard Norris : (rires)
D’un point de vue psychédélique c’est très fort !
Erol Alkan : peut-être même que tu verras à l’intérieur de toi avec cette pochette ?
Tous : (rires)
Le concept miroir de ce disque aidera surement des gens à le faire… Cela pourrait peut-être même les aider à se détendre, notamment en ces temps fragiles où nos sociétés sont submergées d’ego.
Richard Norris : (rires)
Erol Alkan : j’espère qu’avec ce projet l’on va apporter beaucoup de paix aux rues parisiennes. Mais ça nous a pris un temps monstrueux avant d’arriver à ce résultat. Au moins deux mois d’essai avec les difference technique d’impressions. Nous avons dû trouver un matériel capable d’agir comme un instrument, avec une façon de propager les couleurs, noir, rouge, bleu… la façon dont l’encre se fige sur le miroir n’est pas du tout la même que sur du papier, et à l’écran l’image ne rend pas de la même manière que sur le matériel, alors il a fallu appréhender le processus des variantes de couleurs pour pouvoir le programmer. C’est comme cela lorsque tu construis quelque chose de physique, tu te dois de créer quelque chose que les gens vont vouloir, au-delà de la musique. On peut aimer la musique, l’apprécier au point d’en avoir sur son téléphone, c’est très cool bien sur, mais un objet support fait pour cette musique ça reste vraiment le truc en plus !
La musique a besoin d’être habillée ?
Erol Alkan : quand tu proposes quelque chose au monde, il faut être sur d’être cohérent jusqu’au bout.
Certains artistes revendiquent une culture underground, avec des pochettes neutres, sans rien dessus…
Erol Alkan : oui ça marche aussi bien sur, c’est juste un autre niveau de lecture
Richard Norris : c’est une autre manière de s’affirmer, en étant cohérent avec son travail
Erol Alkan : chaque musique, chaque émotion et chaque rêve a son calibrage…
Et cela prend sens lorsque l’on est honnête dès le départ…
Erol Alkan : c’est l’honnêteté dans les choses qui compte le plus. C’est vrai qu’en musique electro, il y a beaucoup de white labels et une sorte de construction un peu traditionnelle dans ce sens, mais avec notre disque cela demande finalement un niveau d’engagement et de complexité tel que l’on souhaite l’affirmer d’A à Z.
Avec ce projet commun, au fil des jours, vous sentez-vous plus proche du Graal ?
Richard / Erol : (rires)
Erol Alkan : reste à savoir ce qu’est vraiment le Graal, vaste question !
Richard Norris : selon moi le Graal représente l’action de continuer à faire les choses, à construire et d’apprécier chaque moment du processus “keep moving and keep dancing”.
Richard, tu te considères davantage comme un “human doing”, plus qu’un “human being” ?
Richard Norris : oui je le crois, ma devise est toujours “n’essaye pas, fait le !”.
Puisque l’on parle d’habillage de la musique, de vêtement support, vous pensez quoi de celles de daft punk ?
Erol Alkan : celles qu’ils portent ? (rires)
Tous : (rires)
Je pense davantage à la façon dont ils ont créé leur univers.
Erol Alkan : je crois qu’ils ont un talent incroyable, de très bons disques, idem pour les lives…
Ne croyez-vous pas que sans ce “côté caché” la musique se vendrait de la même façon ?
Erol Alkan : c’est difficile à dire, on n’a pas trop eu l’opportunité de les voir différemment. Affirmer que cela changerait quelque chose serait un peu faire offense, vu que c’est plutôt bon.
Richard Norris : ils ont créé leur propre univers, et c’est extra !
Oui et l’histoire de la musique connaît d’autres groupes qui ont su durer avec leur univers…
Erol Alkan : exact, il y a The Residents… qui d’autres ?
Richard Norris : Devo
Erol Alkan : oui, mais l’on voit tout de même leurs visages, en revanche on voit souvent leurs chapeaux
Richard Norris : oui c’est vrai
Toutes ces références sont connectées par ce côté “psyché”
Erol Alkan : oui c’est vrai, seulement la notion “psychédélique” est parfois plus ou moins adaptée à ce que l’on en attend…
DJ Oof est l’un des plus gros collectionneurs français d’art psychédélique.
Erol Alkan : oh oui, Fred, je le connais, nous avons joué ensemble en russie je crois, et à Paris, peut-être en 2006…
Selon lui une oeuvre psychédélique se reconnaît parce qu’elle tend à l’harmonie universelle. Il a notamment élaboré une manière de savoir si une oeuvre est psychédélique ou non, et même s’il parle davantage d’art visuel cela doit pouvoir s’adapter à la musique… Il a donc répertorié cinq critères, si une oeuvre contient au moins deux, il s’agit de psychédélisme.
Erol Alkan : très intéressant
Richard Norris : ah oui, très intéressant, tu peux m’envoyer les critères ?
Avec plaisir…
Critères.

 

  • illusion d’optique (ou auditive?)
  • obsession du détail et de la couleur
  • différents niveaux de lecture
  • dimension spirituelle
  • dimension surréaliste
 
Beyond The Wizzard's Sleeve
DR Beyond The Wizzards Sleeve