L’escapade piano solo d’Alexis Taylor11 min de temps de lecture

L’escapade solo d’Alexis Taylor fait son bonhomme de chemin. Sorti en juin dernier (chez Moshi Moshi – La Baleine) Piano comprend trois vidéos au dénominateur commun : “mélancolie”. Le frontman de Hot Chip évoque ses nombreuses influences…

Hot Chip c’est six albums studio et de nombreux EP, des singles, des inédits pour des compilations, des remixes et des reprises. Alexis Taylor, le leader du groupe, a sorti deux albums et un EP sous son propre nom, ainsi que trois albums avec About Group en plus de ses nombreuses collaborations (Peter Gabriel, Booji Boy High, Wiley, Will Oldham, Robert Wyatt, Justus Köhncke, David Byrne…).
 
Portrait noir et blanc de Alexis Taylor
DR Alexis Taylor
 
 

 

 

 

Le disque

Piano, son dernier album sorti en juin dernier, a été enregistré aux studios de Hackney Road par Shuta Shinoda, le disque invite l’auditeur à un récital très privé, le piano et la voix ayant été capturés live pour préserver la beauté de l’instant. Alexis Taylor y présente une interprétation de ses textes, nouveaux et anciens, ainsi qu’une sélection de covers. Le travail, épuré et personnel, célèbre la vie de ceux qui l’ont perdue, mais aussi l’amour des siens et la musique elle-même. Ce disque Alexis Taylor l’a toujours souhaité, il a planché sur le projet il y a quelques années, mais ses premiers travaux ont donné le second album de About Group et l’idée d’un solo lui est resté en tête…

 

 » Après l’avoir achevé, ça m’a frappé : Piano est comme un disque gospel (athée, si c’est possible). ‘In The Light of the Room’, ‘Crying In The Chapel’ d’Elvis, ‘I Never Lock That Door’, et la référence au miracle de ‘So Much Further To Go’ sont dans cet esprit, pour moi. La vie est un miracle, un miracle difficile à supporter. « 

 

Interview

Houz-Motik : Avec ce disque l’auditeur imagine qu’Alexis Taylor est dans son salon, notamment parce que Piano est l’un de ces voyages musicaux de l’intime. Ce travail introspectif te permet d’être au coeur de la création tout en étant plus proche du public ?

 
Alexis Taylor : Oui et je pense que c’est une bonne façon de le faire, particulièrement si l’artiste et le public sont prêts pour cela, il faut être capable de puiser davantage de chose en soi pour le partager. Je crois qu’il y a des différences en matière de phases par rapport à ce que j’ai déjà pu faire, cette présentation accorde plus de place à l’emphase avec les paroles. Il n’y a pas grand-chose derrière quoi se cacher. Ce n’est pas pour autant que je cherche à me cacher, et cela dans aucune de mes productions. Bien sûr ce disque n’a rien à voir avec un disque de Hot Chip, c’est même un peu plus intense et il faut s’y être préparé.

Je crois que cela fonctionne bien si tu l’écoutes à la maison, ou au casque. Je ne sais pas trop ce que cela donne avec une sono plus importante, je crois que ce n’est pas mal mais j’ai l’impression que l’on entend davantage de détail au casque. Cela dit je ne souhaite pas faire d’ordonnance au public, il choisit lui-même sa façon de l’écouter. De toute façon, de par son format, oui c’est peut-être une écoute un peu différente d’une autre, on n’est pas tout à fait captivé de la même manière…

Je m’en suis rendu compte en terminant l’album, je n’avais jamais imaginé une diffusion radio et lorsque je l’ai entendu sur une station, je me suis dit que c’était une sortie de moment où le temps s’arrête pour cette écoute. D’ailleurs après l’avoir terminé, et pendant les essai de mixage, je l’écoutais en marchant dans Londres, où dans mes voyages, et j’ai ressenti cette quiétude, alors qu’il y a cette pollution sonore urbaine tout autour de nous. Cela crée cette atmosphère étrange, assez sereine voire presque protectrice. Ce n’était pas l’intention de départ, mais j’aime cet effet, cette émotion.
 
 
HM : Je me souviens d’un concert où Patrick Eudeline, seul en scène avec sa guitare, s’excuse presque d’être dans son syndrome Dylan… À part la différence de l’instrument, ce disque c’est le même genre de syndrome ?
 
AT : Je crois que je suis toujours dans le syndrome Dylan ! Je peux entendre son influence dans mon travail, de même que dans celui d’autres artistes… Et j’ai de nombreuses influences, par exemple, j’adore l’album Could more you becomes you de Plush, sorti en 1988 et enregistré par Steve Albini
 
 
J’aime aussi Harry Nilsson, Nilsson Sings Newman, le piano est joué par Randy Newman et la voix de Nilsson est l’une des plus belles de son époque. J’adore l’album de Neil Young pour la bande originale du film Dead Man de Jim Jarmusch, avec sa guitare instrumentale, très atmosphérique… Il y a aussi Nebraska de Bruce Springsteen. Bien que ce sont des disques qui m’ont beaucoup influencé, je n’en avais aucun en tête dans le processus de création de mon album, j’étais concentré sur mes chansons, anciennes et nouvelles, sur comment les assembler pour imaginer une promenade à travers une pièce, où tu pourrais être là, t’assoir et l’écouter avant de partir…

C’est cet effet que j’ai souhaité rendre au public, et c’est p-e le même effet que j’ai quand j’écoute les disques qui m’ont influencé. J’ai grandi et évolué avec toutes ces références, je n’étais pas conscient de leur importance avant d’avoir terminé l’album, mais cela m’est revenu en tête, alors maintenant quand  je présente mon disque j’essaie d’y donner une voie d’accès en parlant de ces oeuvres. Je repense aussi à un autre disque, qui me donne cette émotion, c’est celui de Mark Hollis, du groupe Talk Talk, son album solo est l’un des plus beaux disques que j’ai jamais écoutés. C’est très épuré, ça commence juste en piano voix, puis d‘autres instruments se greffent au fur et à mesure, c’est vraiment très profond, c’est une très belle influence. 
 
 
HM : Le projet nécessite un matériel particulier, notamment le micro ?
 
AT : Oui, c’est un très beau micro Ribbon de chez RCA, des années 40 ou 50, utilisé entre autres par Sinatra et Nat King Cole, c’est un classique des micros voix. En fait j’en suis tombé amoureux lorsque je l’ai essayé pour un autre projet, parmi une dizaine de micros, et je suis resté scotché. Avec ce micro j’ai eu la sensation que je n’avais jamais vraiment chanté dans un micro sur tous les travaux d’Hot Chip, où ça ressemble juste à moi. Là c’est bien plus profond, c’est l’effet que j’ai ressenti ! Quelque chose à la fois naturel et puissant. C’est aussi une des raisons pour laquelle je voulais rien d’autre que le piano et ce micro.
 
HM : C’est le genre de projet qui, une fois terminé, te donne envie de repartir sur des disques différents, avec de nouvelles collaborations, comme une sorte de cocon où l’on se ressource avant d’expérimenter de nouvelles sensations ? 
 
AT : Oui je le crois, même si je n’anticipe pas. Lorsqu’on met autant de soi-même dans un travail et qu’il y a cette sensation d’accomplissement on peut ensuite avoir le désir de retravailler en groupe, ou avec de nouvelles personnes, mais cela doit toujours être le bon moment, le bon endroit…

Récemment j’enregistrais avec Joe de Hot Chip, il m’avait envoyé des instrumentaux, j’ai écrit des textes et, même si l’on se voit régulièrement, c’était la première fois depuis longtemps que l’on n’avait pas travaillé comme cela, j’y ai pris beaucoup de plaisir, pas seulement parce que c’est un projet différent du dernier disque, mais ce qu’il produit m’influence beaucoup.

Je crois que j’ai toujours besoin des deux aspects, travailler seul, et collaborer. C’est vrai qu’au départ j’ai débuté seul, à la guitare, je jouais seul en soirée, mais les gens m’ont connu avec le groupe. Parfois on me demande : “cela ne vous paraît pas étrange de jouer seul ?” Ou : “est-ce difficile ?” Ou : “vous êtes courageux…” Mais en fait c’est naturel pour moi, c’est juste que je ne l’avais pas fait depuis longtemps.
 
HM : Finalement tu l’as fait, heureux ?
 
AT : (rires) Oui !!
 
HM : Tout artiste, à un moment donné de sa carrière, devrait faire un projet solo ?
 
AT : Je n’avais jamais pensé à cela. Je ne crois pas que quelqu’un devrait faire ou ne devrait pas faire tel ou tel disque, je pense avant tout que chacun doit savourer le partage avec les autres, et ne pas avoir à ressentir le besoin d’être seul. C’est toujours plus risqué si cela ne vient pas naturellement.

En revanche, il y a des gens que l’on entend toujours en solo, et c’est parfois plus difficile d’imaginer ces voix singulières dans un contexte de groupe, je pense notamment à Sinead O. Connor, parfois je me demande à quoi cela pourrait ressembler si elle était invitée sur un disque de Hot Chip, ou de n’importe quel autre groupe…
 
HM : Qui aimerait tu entendre en solo ?
 
Cela va peut-être paraître étrange mais la seule personne à laquelle je pense et que j’aimerai voir faire un disque solo, c’est le photographe américain William Eggleston de Memphis… C’est un bon pianiste, je l’ai entendu car on peut le voir sur jouer Somewhere Over The Rainbow sur Internet. Je suis certain que si quelqu’un souhaite le produire, et bien sur s’il désire être enregistré, qu’il ferait un très bel album solo.
 
 
HM : Le Brexit, les choix politiques, cela peut affecter la musique ?
 
AT : Oui bien sûr, et plus qu’on ne l’imagine. Pour le moment on ne peut pas l’empêcher, c’est un grand changement, et pour beaucoup de gens, y compris moi, c’est un changement assez déprimant. Je ne sais pas encore quels en seront les effets, mais ça ressemble à quelque chose d’assez significatif, une disruption n’est pas un faible mot. Musicalement, cela peut être une échappatoire, tout comme cela peut devenir une manière de faire de la politique.

Hot Chip n’est pas un groupe ouvertement engagé, mais nous y sommes sensibles et chacun dans le groupe a sa façon d’en parler… Pour moi, la façon d’en parler pourrait davantage ressembler à un texte romantique entre deux personnages, sur comment trouver sa place dans le monde, avec un sens métaphysique. Mais il y a plusieurs chemins… 
 
HM : La période Thatcher était difficile, mais cela a tout de même profité à des mouvements culturels comme les rave parties. Le brexit pourrait accoucher d’une nouvelle scène ?
 
AT : Ce serait absolument intéressant de voir si cela se produit.
 
HM : Te souviens-tu du premier disque que tu as acheté ?
 
AT : C’était à un moment ou j’étais avec mon père chez un disquaire, et il m’a acheté la K7 de 1999 de Prince. Le tout premier que j’ai acheté, personnellement, c’est le single de Nothing Compares To U de Prince chanté par Sinead O. Connor. Prince a été très important pour moi. J’ai un frère aîné, Will, qui achetait tous ses albums, je les ai tous écouté et à un moment je me suis dit que ce serait bien mieux si j’avais mes propres disques, pour les écouter avec mon casque.
 
HM : Il y a donc plusieurs syndromes, Dylan, Prince…
 
AT : Oui, il y a les deux ensembles, c’est une très grosse partie de mes écoutes mais avec Dylan je pense parfois que c’est le meilleur, et a d’autres moments je ne peux plus trop l’écouter, ou je trouve que sa voix ne colle pas à l’ambiance. Mais l’album New Morning est l’un de ceux que je préfère, tu l’as déjà écouté ? C’est peut-être mon préféré. Il joue du piano plus que de la guitare, mais ce n’est pas que du piano, il y a un groupe, et les chansons sont vraiment fantastiques. 
 
 
HM : Quelles sont tes écoutes du moment ?
 
AT : J’ai pas mal écouté le dernier album de Paul Simon, Stranger To Stranger, mais aussi Mark Ernestus, pas mal de Talk Talk, notamment leurs deux derniers albums, Spirit Of Eden et Laughing Stock. et aussi le solo de Mark Hollis bien sur… Ah, et quelqu’un m’a fait découvrir Mid Air de Paul Buchanan‎ (il se lève, s’approche et montre l’écran de son smartphone). Quand j’ai terminé mon album piano, quelqu’un m’a dit : “il faut que tu écoutes ceci”, et c’est vrai qu’il y a une atmosphère un peu similaire…
 
 
En ce moment j’écoute aussi Jack Nitzsche, il a écrit des cordes pour Phil Spector, il a joué avec Neil Young… J’aime beaucoup la plupart de ses travaux. J’aime bien le titre Purpose de Justin Bieber, ce n’est pas si mal. Ah, et j’écoute celui-ci un maximum, On the Corner de Miles Davis.
 
HM : As tu écouté le travail de Robert Glasper sur le biopic ?
 
AT : En fait j’ai vu le film, et toi ?
 
HM : Pas encore, j’ai juste écouté la musique…
 
AT : Oh et j’aime beaucoup Moodymann aussi… Mais, je crois que je dois y aller, j’ai un train pour londres…