DILLON – KIND17 min de temps de lecture

Sortie chez [PIAS] Recordings le 11 novembre dernier, KIND est le 4e album de Dillon, qui était récemment à Paris pour la promotion de KIND. Quelques jours avant son concert du 29 novembre au Carreau du Temple, lors d’un entretien fait de sincérité et d’humilité, Dillon évoque son processus créatif et un peu de sa vision de la vie…

En 2011 Dillon présente The Silence Kills, un premier album apprécié par la presse et par le public. Avec ses chansons sensibles, dans un registre pop et électronique, l’artiste confirme son univers avec The Unknown ; vient ensuite Live At Haus Der Berliner Festspiele, tiré de l’enregistrement d’une performance unique à l’Haus der Berliner Festspiele.

 

KIND, son quatrième disque, est son troisième album studio et sa première sortie sur [PIAS] Recordings. Cette nouvelle aventure se veut plus lumineuse que les précédentes, Dillon y retrouve Tamer Fahri Özgönenc, avec qui elle travaille depuis ses débuts, mais aussi le producteur new-yorkais Nicholas Arthur Weiss et le suisse Samuel Savenberg. Vértable ode à l’amour et à la liberté, la pop énigmatique de Dillon, fait de vocalises éraillées parfois enfantines, réussit le pari de méler intensité et raffinement.


“Je pense que c’est l’album avec lequel je me sens le plus en confort.”

 

Confort et légèreté…

 

C’est dans l’un des salons de l’hôtel Alba Opéra que Dillon présente ce travail à huit mains, selon elle une expérience inédite et confortable. L’artiste fait preuve d’humilité, notamment à propos du travail avec les producteurs : “tout d’abord je n’ai pas fait ce disque toute seule…”. Lorsque l’on aborde l’écriture du disque elle évoque un processus naturel : “c’était comme regarder une fleur grandir, ou germer des pousses de soja. Tu vois ces choses grandir un peu plus chaque jour. Comparé à “The Unknown”, je n’ai jamais eu à beaucoup me forcer. Lorsqu’on a terminé le disque je n’étais pas fatiguée, c’est une sensation très agréable.”

 

Après un album live avec un choeur Dillon veut évoluer. Elle ne souhaite plus être seule avec des éléments électro et n’a pas non plus le désir de travailler avec d’autres voix que la sienne. Lorsqu’on évoque l’arrivée des cuivres dans son travail, elle nous glisse que sa voix ressemble parfois à des cuivres et, pour nous le prouver, commence à jouer avec l’un de ses timbres les plus rocailleux : “je me suis dit que ça pouvait marcher sur le disque…”.

 

 

Luminosité…

 

Dillon crée ainsi son propre système de symboles, naît alors un travail de studio, de plus en plus utilisé ces dernières années, qui consiste à enregistrer une voix et de convertir son format AUDIO en fichier MIDI afin d’obtenir une partition, et à partir d’une voix le travail des harmoniques n’est pas toujours si simple (Ndlr, le logiciel Ableton Live permet de convertir de l’audio en midi). Cela permet d’attribuer d’autres instruments, virtuels ou non, notamment les cuivres du disque. Tamer et Dillon rassemblent alors une collection de notes et répètent ce processus sur quatre ou cinq chansons.

 

Dillon, qui ne tarit pas d’éloges envers ses collaborateurs, demande à son producteur d’étudier la façon dont les éléments peuvent être interprétés : “c’est lui qui en fait a vraiment su en faire quelque chose, et cela a tout changé, il est si bon dans son domaine !”. L’opération concerne huit pistes, soit huit différents instruments, un gain de temps et de budget considérable dans le processus créatif : “l’un des moments les plus magiques c’est quand les cuivres enregistrent la partition, quand les notes midi disparaissent progressivement sous celles des instruments, j’étais là, bluffée, du genre wouah…”

 

 

Interview…

 

KIND contient “Te procuro” et “The Present”, deux titres qui tranchent avec l’ensemble du disque. Ces deux chansons ne sont pas arrangées, il s’agit de prises voix, ou piano voix. C’est une manière de te dénuder, musicalement ?

 

DILLON : non, si je veux me montrer nue je fais une photo. J’en fais parfois, mais pas pour un disque. Pour ce qui est des chansons plus épurées, pendant longtemps, avant même de commencer ce dernier disque, je pensai à la direction musicale que je voulais prendre, et j’ai pensé qu’il était peut-être temps de sortir un album piano voix seulement, parce que je n’ai besoin de personnes pour cela, je pourrai le faire toute seule. J’ai ensuite réalisé que je ne me sentais pas encore prête pour ce type d’album. Chaque fois que je m’assieds au piano, et que je joue, c’est exactement ce que j’entends, mais même si j’aime cela je m’intéresse également à la partie studio, et au travail avec des producteurs, où je poursuis finalement ce dialogue musical.

 

Et ces deux chansons se sont finalement imposées…

 

D : Oui, je ne voulais pas faire l’impasse sur ce genre de moments. Depuis le début je savais qu’il y aurait aussi une partie plus intime, en piano voix. J’étais un peu choquée que ce ne soit que des voix, dont une en Portugais, et je me suis dit : “mais pourquoi ?”. seulement c’est sorti de moi comme cela, tel quel. C’est arrivé et je ne voulais pas me retrouver dans la situation où j’aurai eu à choisir une plus qu’une autre…

 

La méditation fait partie de ta vie ?

 

D : la médiation, mmmh, ce serait bien si cela pouvait l’être davantage. Je ne pratique pas assidûment, et probablement pas d’une bonne façon, seulement quand cela ne va pas, ce serait bien de l’adopter comme une partie du quotidien.  

 

Cela pourrait être lié à la musique ?

 

D : non, pas comme ça. Ma musique peut-être votre médiation mais ce n’est pas la mienne, c’est plutôt mon cauchemar…

 

Vraiment ?

 

D: en fait il ne s’agit que de moi qui cherche à faire les choses de manière la plus honnête qui soit. Alors maintenant ça va car j’ai des trucs sympas à dire, mais sur The Unknown je n’avais rien de vraiment agréable à dire, et cela a été l’une des créations les plus douloureuses qu’il m’a été permis d’expérimenter, et finalement je médite assez peu…

 

Tu étais très jeune lorsque tu as quitté le Brésil pour venir en Europe. Penses-tu que cela impacte ton travail ?

 

D : tout le monde me pose des questions liées au passé et pour moi c’est assez dur d’y trouver un équilibre. J’en ai parlé à ma mère et elle m’a conseillé de ne pas le prendre mal car les gens pensent pas à mal, mais je me sens parfois offensée avec ce type de question, car j’ai l’impression d’être réduite à quelque chose de totalement impersonnel. On me demande parfois : “quelle vision avez-vous du Brésil” où je suis supposée avoir une attache, et : “quelle vision avez-vous de l’Allemagne” où je vis ! Franchement je n’en ai aucune idée. Certains disent que je suis brésilienne et d’autres que je suis allemande, je n’en sais rien… je n’ai jamais cherché à en savoir davantage avant que quelqu’un ne commence à me poser ce genre de question, et ces questions ne sont arrivées que lorsque j’ai commencé à faire de la musique, et que les journalistes se sont intéressé à mon travail. Je n’avais jamais eu l’occasion d’y penser, j’étais toujours l’étrangère, mais c’était bien comme ça…

 

Ma question faisait aussi référence à une réflexion liée au nomadisme. Peut-être qu’un siècle auparavant on pouvait dire : « je suis ceci ou cela, parce que je viens de là ou bien de la bas », aujourd’hui c’est évidemment obsolète.

 

D : oui, ce n’est plus possible de se le dire et c’est plutôt une bonne chose qu’on ne le puisse pas, et que l’on n’ait pas à le faire. Parfois, mon expérience c’était du genre ce n’est pas un problème pour moi, et les gens ont pensé que j’étais ignorante, mais je ne le suis pas ! C’est juste que j’y ai beaucoup été confronté, je suis une étrangère, et en Allemagne la majorité de mes amis le sont également. Ils n’ont pas grandi là, certains ne parlent même pas allemand, ils sont là depuis cinq ou six ans et ne m’ont pas demandé d’où je venais, et pour eux ce n’est pas important non plus, alors on en parle même pas. Quand je dis que cela n’a pas d’importance des gens me disent que si, qu’il faut en parler. On est également, plus ou moins, dans une situation où l’on ne vient pas d’endroit touchés par la guerre, où la misère, alors c’est plutôt un luxe de pouvoir se demander si je suis brésilienne ou allemande… Par exemple, je ne souhaite pas avoir de passeport allemand parce que je ne pense pas faire partie de l’histoire Allemande, en revanche j’en demanderai un si un jour j’ai un enfant en Allemagne, car c’est le pays où je vis, et où il serait élevé. Il y a encore des gens qui me disent « pourquoi tu n’en demande pas un, cela changerait ta vie », et je leur répond si cela doit améliorer ma vie je le ferai, mais si ma situation ne change pas je préfère encore expliquer que depuis plus de vingt ans je n’ai pas d’accent quand je parle allemand.

 

 

C’est difficile de vivre une vie d’artiste en 2017 ?

 

D : Je n’ai pas vraiment d’éléments de comparaison car je ne fais rien d’autre à côté, alors  dans mon cas je dirai que c’est bien (rires), c’est toujours ce que je me dis, je suis bien comme ça…

 

Je suis bien, je vais survivre…

 

D : (sourire) je veux dire, j’essaie… Je ne suis peut-être pas la meilleure pour rester en vie, mais j’essaie. Je ne sais pas, c’est une question difficile ! Je travaille dur pour poursuivre mes activités, pour me demander, et confirmer à moi-même, si ce que je fais est vraiment ce je veux toujours faire. Ce que je veux c’est faire de l’art et du bon, et ce n’est pas nécessairement si simple, notamment en musique. Les choses ont changé et elles évoluent si rapidement que cela touche tout le monde, des labels aux artistes. Tu ne peux même pas imaginer qui est le plus affecté car tout le monde souffre, c’est très dur ! Je ne suis pas juste une chanteuse qui va enregistrer en studio. Je suis chez moi, j’écris des chansons, des poèmes, et je me dis : “oh, un jour, quand tout ceci sera du passé, j’aimerais juste être une poétesse, et j’en serai ravi, ça me va bien”. Je pense qu’il y a tout de même une différence, si tu me demandes en tant qu’artiste je te réponds : “je vais bien”, si tu me poses la question en tant que musiciene, là, je n’en sais rien car il y a un peu de frustration de ce côté la…

 

Quelles sont tes plus grandes peurs à venir ?

 

D : que cela ne devienne encore plus difficile… L’an dernier avec le brexit, et avec trump, je me disais “rien de tout cela n’arrivera”. Si tu avais voulu en faire un film il y a dix ans, je serai venue te voir et je t’aurai dit : “ c’est tellement n’importe quoi, c’est irréaliste, cela n’arrivera jamais !”. Maintenant que c’est là je me dis : “c’est quoi la suite…?”. C’est déjà très flippant en fait, et je n’ai pas très envie d’essayer d’imaginer ce qui pourrait être pire. Ceci dit, ce qui me fait peur c’est tout ces gens d’extrême droite ! Ces politiciens n’ont heureusement pas assez de pouvoir pour nous diriger, mais ils en ont tout de même suffisamment pour donner à l’ensemble de leur supporters une confiance qu’ils ne méritent pas, et c’est déjà énorme comme peur pour moi…

 

Où trouves-tu de l’optimisme ?

 

D : ici (elle frappe son coeur à plusieurs reprises). C’est plus simple à l’intérieur qu’à l’extérieur. C’est simple à l’extérieur sans les gens, à part la nature. C’est l’option la plus sûre. Si je pars en vrille, j’attends que le soleil se lève, et tout s’arrange au bout d’un moment…

 

On n’en revient à l’éclosion et l’épanouissement de la fleur

 

D : (sourires)

 

La presse se permet régulièrement des comparatifs, c’est aussi le cas pour toi. Tu es souvent comparée à Björk ou encore Feis et Joanna Newsom. Il faut certainement y voir une forme de compliment, mais n’a tu pas l’impression qu’il y a une frontière dans ce catalogage, est-ce difficile de s’affranchir d’une comparaison…?

 

D : Je crois qu’à partir du moment où tu es une femme, et artiste, tu seras toujours comparée à une autre femme artiste.

 

C’est aussi le cas pour les hommes non ?

 

D : j’ai le sentiment que c’est moins souvent le cas pour les hommes, et quand bien même, comment puis-je être assimilée à quatre ou cinq autres artistes avec qui je n’ai franchement rien en commun, c’est comme confondre Pâques, Noël et Anouka, juste parce que ce sont des vacances communes… J’aimerais qu’ils me lâche avec ça !

 

C’est offensant ?

 

D : Je ne suis pas offensée du tout, car on aurait pu me comparer à des artistes merdiques et c’est tout de même loin d’être le cas. J’en ai aussi parlé avec certains de mes amis, comme SOAP&SKIN, et l’on est consciente que artistiquement ce que chacune fait n’a rien à voir avec l’autre. Pourquoi nous comparent-on ? Parce qu’on est en Allemagne ? Tu devrais voir comment on parle de nous lorsqu’on est ensemble, tout devient tout de suite très clair !

 

Quel don aimerait tu posséder en plus de la créativité… ?

 

D : le pardon

 

ah oui ?

 

D : oui…

 

Tu n’y arrive pas ?

 

D : je suis très mauvaise pour ça, cela m’est très difficile à faire, alors oui, j’aimerai bien avoir ce don.

 

Quelle est la chose que tu détestes le plus ?

 

D : je n’aime pas, mais alors pas du tout, les comportements grossiers, et sincèrement je m’inclus dedans. Oh, il y a un autre truc que je déteste, c’est le bois non traité, ou peint. Le bois naturel, je ne peux pas le toucher, je n’aime pas du tout cette sensation… (elle frissonne). La semaine dernière j’étais dans une pièce où ils avaient ces gros tableaux en bois, où l’on peut écrire dessus. Quand je l’ai vu j’étais mal, mais qui à encore besoin de cela ? (rires)

 

 

Oublions les choses qui fâchent… Ton peintre préféré ?

 

D : Basquiat !

 

Un musicien ?

 

D : Jeff Buckley !

 

Un écrivain ?

 

D : je ne lis pas…

 

L’influence de Basquiat et Buckley se traduit dans ton travail ?

 

D : je ne crois pas qu’ils influencent mon travail, mais c’est certain qu’ils m’accompagnent à l’intérieur. J’ai toujours eu la sensation, en observant leur travail, de ressentir et de comprendre ce qu’ils disent. J’ai alors pensé que je pouvais également exprimer ce que je ressens, c’est plutôt ce genre de connexion pour moi, pas du style cela me rend triste et j’ai envie d’écrire à ce sujet, mais davantage lié à la façon dont ils se sont révélés, ce qu’ils ont fait. J’ai d’ailleurs fait des recherches sur eux, d’où ils viennent et ce qu’ils disent. Ils n’ont jamais arrêté de dire des choses et de travailler avant de disparaître. Je pense que c’est là d’où je tire ma motivation.
Il y a une raison particulière au fait que tu ne lises pas ?

 

D : j’ai des problèmes d’attention, je n’arrive pas à rester concentrée… Ce matin j’ai quand même réussi à lire dans l’avion, ce n’était que time magazine, et je me suis même dit : “oh je peux lire aujourd’hui !”, alors que la plupart du temps je n’y arrive pas. Je voudrais bien pouvoir lire, mais à chaque fois mon esprit fait autre chose, c’est extrêmement frustrant, alors je fais vite autre chose avant que je ne me frappe…

 

C’est un problème de concentration dans tous les domaines ?

 

D : non, juste avec la lecture. en revanche, et heureusement, je peux écrire. En fait j’ai ce problème depuis cinq ou six ans.

 

oh…

 

D: oui, je pense que cela vient du stress, mais je vais m’en sortir… Ça ira mieux plus tard, je pourrai alors lire, et dans ce cas je te dirai qui j’aime lire le plus, mais donnes moi dix ans que j’ai le temps de digérer toutes ses oeuvres !

 

Avec plaisir !

 

D : (sourires)

 

Parlons des prochains concerts, tu as déjà une idée de la mise en scène ?

 

D : cet album est plus lumineux et j’aimerai décliner cela sur scène, avec plus de flexibilité. Avant c’était juste Tamer et moi, lui à tel endroit et moi au piano ; la lumière à tel endroit ; tout était très réglé, et je n’en ai plus envie. J’ai besoin d’alternative. Tout dépend de la salle en fait, j’aimerais à la fois pouvoir dire que je vais jouer seule avec des bandes musicales en playback, ou encore une autre formule, comme accompagnée de cuivres avec un autre chanteur… Je veux vraiment obtenir cette flexibilité, c’est-à-dire choisir la configuration scénique selon les lieux, et puis je veux des fleurs… Donc de la lumière, mais pas constante, je ne peux pas rester une heure d’affilée sous les projecteurs, je deviens folle, il nous faut donc encore travailler sur la mise en espace, sans que cela soit trop mathématique. J’ai besoin de me sentir en sécurité, et aujourd’hui je pense que je peux arrêter d’être dans ce genre de cage  

 

certains artistes n’arrêtent pas de créer, d’autres ont besoin d’espace entre deux oeuvres ?

 

D : dès que le premier album est sorti je me suis dit que j’allais attaquer le second deux semaine après…  Ça m’a pris trois ans ! Ensuite il y a les autres, et entre-temps l’album live. J’aurai pu sortir ce disque avant si j’avais eu le label plus tôt, ainsi qu’un plan de sortie établi, en fait j’aurais pu le sortir il y a déjà six ou sept mois, mais cela aurait sûrement fuité sur le net, et cela n’aurait pas eu l’impact que l’on souhaite. Les gens n’auraient pas été intéressés, alors c’est beaucoup d’organisation. Tu vois, je ne sais pas trop encore, mais j’ai quand même cette impression que le prochain ne prendra pas trop de temps, parce que je ne suis pas fatiguée, mais on verra…

 

hâte de d’écouter tout cela !

 

D : (sourire) oui, je ne veux pas attendre 2020 ! Ce serait trop tard, c’est quand même dans bientôt deux ans…

 

Oui, on n’a jamais été si proche de 2018… (et encore moins à l’heure où nous publions)

 

D : oui, alors peut-être 2019, ça me parait bien, non ?

 

Oui, ok pour 2019… Et en attendant son prochain concert au Carreau du Temple le 29 novembre prochain, vous reprendrez bien un peu du Live At Haus Der Berliner Festspiele !