EP Dead Bird Dream

L’art de tenir la fragilité entre ses mains : « Dead Bird Dream » de Daudi Matsiko

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Dead Bird Dream : une guitare OM cousue main, quelques voix qui se frôlent, un souffle de vents, des percussions qui retiennent leur élan. Daudi Matsiko y compose un recueil presque chuchoté, un lieu où les rêves étranges, les peurs anciennes et les éclats de lumière cohabitent sans hiérarchie

Quatre titres suffisent à installer un territoire émotionnel dense. Tiger’s Dream prolonge un rêve brutal raconté lors d’un concert à Nottingham ; Dead Bird en explore l’ombre portée ; How Can I Love? fouille la question du soin de soi ; Tukutendereza relie Daudi Matsiko à ses racines, dans un geste humble et dépouillé. Sorti le 28 novembre 2025, cet EP assume la douceur comme résistance, et la vulnérabilité comme récit, chaque piste semble tenir quelque chose d’important, fragile, mais tenace. Une petite cartographie folk et intime où l’identité, la perte et la reconstruction résonnent en sourdes vibrations…

Le rêve, la chute, la naissance du récit

Daudi Matsiko
Daudi Matsiko DR

Le point d’origine existe, clair, et glaçant. Lors d’un concert au Metronome, à Nottingham, Matsiko raconte comment Tiger Cohen-Towell lui confie un rêve où un oiseau entre dans une pièce, puis s’effondre, le cerveau répandu au sol. Une scène absurde, et terrifiante à la fois. Ce fragment, publié dans la presse locale, n’a rien d’un mythe réécrit. Il est donné tel quel, brut, comme on partage un secret. Dans cet instant suspendu, Tiger’s Dream devient une sorte de porte d’entrée, l’imaginaire, même traumatique, peut devenir musique, et la musique, support d’une survivance.

Cordes soyeuses, voix tissées : une acoustique habitée. Matsiko enregistre presque tout chez lui, dans un geste de patience artisanale. Les contours sonores restent souples, proches de la peau. La guitare OM fabriquée par Jamie Swannell semble tenir le rôle d’un personnage secondaire, une présence fidèle, presque confidentielle. Les couches se superposent sans lourdeur, Ríoghnach Connolly enregistrée au Fuzzy Elephant Studio de Manchester ; Tiger Cohen-Towell captée à HACK+SLAM à Nottingham ; les vents et la contrebasse inscrits dans l’espace intime du home studio d’Adam Scrimshire. À l’écoute, chaque souffle semble retenu, calibré pour laisser passer juste assez d’air entre les phrases. C’est là que l’EP gagne sa force : un minimalisme habité, sans solennité, qui avance à pas prudents.

« I had a dream about you… a bird flew in, its brain fell out, and there was blood everywhere! » –  LeftLion (compte-rendu du concert de Daudi Matsiko au Metronome, Nottingham, octobre 2025).

Doutes, racines, lignes de fuite

Photo Daudi Matsiko
Daudi Matsiko © Alex Kozobolis

Les mots qui traversent l’EP parlent moins de résolution que de lucidité. Dans How Can I Love?, la question posée n’est pas rhétorique, elle porte un poids, celui du soin de soi, de l’impossibilité parfois d’aimer sans se reconnaître soi-même. Dead Bird prolonge ce rapport à la vulnérabilité, un corps minuscule qui chute, une image qui persiste. Tukutendereza, chanté dans une langue qui relie Matsiko à ses origines, ouvre un autre espace, un retour symbolique, sans grand discours, où la voix seule reconstitue un lien. Rien n’est amplifié, rien n’est enjolivé, seulement cette oscillation entre le passé et le présent, entre la mémoire et l’intime, entre l’ombre et ce qu’il reste de lumière sur les doigts.

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La trajectoire de Matsiko : un approfondissement. Après The King of Misery (2024), soutenu par POWER UP et la PRS Foundation, Daudi Matsiko semblait engagé dans une écriture plus précise et plus proche de la chair du vécu. Dead Bird Dream ne cherche pas à aller plus loin, mais à être plus juste. C’est peut-être là, dans cette économie du geste, que le disque trouve son intensité. Il fonctionne comme une petite chambre d’écho, intime, feutrée, traversée par des images qui demeurent longtemps après l’écoute.

Rien n’y est écrasant ; tout y est mesuré, presque fragile. Il laisse entendre que la douceur n’est pas un refuge, mais une méthode, un moyen d’habiter ce qui tremble. Cet EP dévoile une forme de patience, celle qui permet de transformer un rêve troublant en un espace d’écoute, de transformer la peur en lien, et de faire de quelques minutes de musique une petite lumière pour avancer dans la grisaille du monde.

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