Le Gueuloir : micro-Édition et performance

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Avec sa collection Le Gueuloir, Stéphanie Roussel souhaite que l’on déclame de la littérature dans l’espace public, à tout moment… Le premier texte est une nouvelle de Marc Bruimaud, Saint-Guy

C’est au sein de OozWord, maison d’édition artisanale en Nouvelle-Aquitaine et plus exactement en Limousin, que naît “Le Gueuloir” : une nouvelle collection alliant littérature et performance, dirigée par Stéphanie Roussel. L’idée, des textes écrits afin d’encourager l’appropriation littéraire par le biais de performances, seul·e·s chez-soi, devant un public ou via des podcasts, bref, par le partage. La première sortie est consacrée à un écrivain que l’on apprécie chez Houz-Motik, Marc Bruimaud.

Saint-Guy, de Marc Bruimaud

Pour ouvrir le bal de cette nouvelle collection, une petite plaquette contenant deux textes signés Marc Bruimaud. Tout d’abord la nouvelle Saint-Guy, illustrée par Valérie Pillon, mais aussi un extrait du texte La Ballade de Rosie Roquette, illustré par Val Zimmerman

Marc Bruimaud écrit parfois de la poésie, mais il le dit lui-même “moi, je fais de la littérature”, nous raconte Stéphanie Roussel, enthousiaste. “Quand j’ai commencé à faire des lectures, il m’a demandé de jeter un œil à Saint-Guy. Je le lisais et je me disais, mais qu’est-ce qu’il veut dire ? Je ne vois pas. Et puis, je l’ai passé au gueuloir, sous l’expression de Flaubert, et d’un seul coup, c’est devenu clair. Cela a pris sens parce qu’il y a une rythmique qui est présente, il y a une scansion, une vitesse. Et là, ça s’est révélé”. La première publication du Gueuloir était ainsi actée.

Dans Saint-Guy, l’auteur explore l’intimité d’un lointain passé. En quelques pages, l’adulte voyage à une époque où il n’a pas encore 10 ans, et raconte la découverte d’une maladie infectieuse, la chorée de Sydenham également appelée “danse de Saint-Guy“. Un diagnostic pour lequel les adultes s’expriment parfois maladroitement, probablement pour ne pas effrayer les gosses, mais le petit Bruimaud comprend vite, et réalise que les épreuves seront éprouvantes physiquement et moralement.

Le format court et incisif de cette nouvelle lui permet d’expulser une rancœur quinquagénaire en un orageux concentré de colère, bien plus balèze et efficace qu’un vulgaire shot de Tequila… “Et puis schlack on te rase le ciboulot, on barbouille ton cuir chevelu avec du liquide conducteur, les électrodes grésillent, l’odeur de poulet cramé, le bruit tu pétoche ça dure ça dure encore et encore, tu reluques de biais la machine avec les feuilles, la grande aiguille s’agite la grande aiguille merde ça signifie quoi quand elle s’agite, panique pas des fois que ça serait pire. Soudain c’est fini, le médecin l’infirmière font aucun commentaire, ils regardent le tracé d’un air entendu docte mystérieux poutinesque, motus et blouses cousues, eux aussi leur éclater la tronche, les larder au scalpel, allez tiens petit, prends un bonbon”.

La voix et l’espace public

Valoriser et amplifier l’expression orale dans l’espace public, c’est le souhait de Stéphanie Roussel. Lorsqu’elle est étudiante, elle réalise un mémoire de sociologie sur l’instrumentalisation du spectacle de rue par les pouvoirs publics. La thématique ne lui semble pas obsolète : il y a de la musique, des graphs et de la danse mais, dans la rue, la parole est toujours plus compliquée à diffuser. Nous n’avons pas cette tradition, comme par exemple en Angleterre, où l’on peut monter sur une caisse à savon pour balancer n’importe quoi.”

Le Speakers’ Corner (littéralement le « coin des orateurs », ndlr) est un espace au nord-est de Hyde Park, à Londres, où chacun·e peut prendre la parole librement et assumer un rôle temporaire d’orateur. La pratique date de 1872, lorsque le gouvernement britannique a reconnu le besoin de la population de se réunir en public afin de donner libre cours à des discussions, des débats…

Si la France métropolitaine semble moins riche de parole de rue spontanée, Stéphanie Roussel découvre que cela se fait beaucoup à la réunion, “il y a toute une communauté comme ça, des poètes déclament dans les gares, dans les arrêts de bus, ce n’est pas idiot comme idée… Donc je pense que c’est faisable. Culturellement, on pourrait élargir le spectre à la Guadeloupe, avec le Gwoka qui se pratique librement dans la rue, sur la place du marché, sur la plage…

Certes, le Gwoka, ou Gwo Ka, est un genre musical. Mais la parole n’y est pas moins importante que la musique, elle est souvent politique. Né durant la période de l’esclavage, les tambours, appelés « ka » (notamment le plus petit, appelé le marqueur, ndlr) interagissent avec l’ensemble des participants : chanteur, chœurs, danseurs, public. La pratique, qui a survécu à la période post-coloniale, a été inscrite à l’inventaire du patrimoine immatériel de France à l’Unesco en 2014.

Dans la rue, la parole est toujours plus compliquée à diffuser. Nous n’avons pas cette tradition, comme par exemple en Angleterre, où l’on peut monter sur une caisse à savon pour balancer n’importe quoi.

Dégainer un texte !

Les nouvelles technologies, au format poche, participent pleinement à la concrétisation de son projet : c’est un truc que l’on dégaine ! Maintenant, on peut poser une enceinte Bluetooth avec son smartphone à côté… Tu as quand même une autre qualité de sons qu’avec un Ghetto Blaster par exemple”. Le contexte sanitaire COVID-19 n’a cependant pas permis d’utiliser l’espace public pour décliner son concept.

“Je vais faire une croix dessus pour le moment, mais j’aimerais que ce soit aussi une manière de faire, plutôt que de toujours être sous le format de lectures dans un théâtre, de scènes Slam, ou dans les cafés… T’arrives sur la place du marché avec ta musique et ton texte, tu poses ton truc… Ça, ce serait vraiment la réussite ultime”.

Si certains lieux semblent adéquats, les kiosques par exemple, comme celui du jardin d’Orsay à Limoges, ou encore les jardins de l’Évêché bordant la cathédrale, leur utilisation plutôt convenue ne satisfait pas totalement Stéphanie Roussel. “C’est dimanche, et on va écouter des trucs… Quand Ginsberg, je le cite, car c’est peut-être le plus connu, arrivait pour déclamer dans un jardin public, il ne demandait pas l’autorisation !”. (Allen Ginsberg, poète américain, membre fondateur de la Beat Generation, ndlr)

La spontanéité n’était peut-être pas toujours réelle. Le poète envoyait probablement des invitations et son premier cercle faisait acte de présence, car un premier public en attire un autre. Ce n’est pas forcément la performance qui attire les gens, mais le fait qu’il y en ait d’autres qui regardent. Je crois qu’il faut davantage se rapprocher de ce truc-là, quelque chose d’un peu plus sauvage, plutôt que des choses totalement mises en scène”.

La transmission orale

Dans sa forme, le Gueuloir fait référence à la Grèce antique, quand il n’y avait pas de livres, et même lorsqu’il y en a eu, car très peu de gens savaient lire. Stéphanie Roussel y voit un hommage aux aèdes, comme Homère, ainsi qu’aux rhapsodes (l’aède est un artiste qui chante des épopées en s’accompagnant d’un instrument de musique s’apparentant à la cithare et, contrairement au rhapsode, il compose ses propres œuvres, ndlr).

“Auparavant, toute littérature était destinée à être portée oralement, et puis, au 17e et 18e, on a finalement commencé à cloisonner la littérature et la poésie à la seule impression et à l’intériorité”. En ce sens, Stéphanie Roussel ne veut pas publier un texte qui, une fois porté à voix haute, n’a pas une scansion.

Marcel Proust, un recalé du Gueuloir ? “Proust, il n’y a aucun intérêt à le lire à haute voix. J’ai lu toute la recherche et je m’en suis vraiment délecté, parce que c’est une parole de l’intime. C’est une parole du dedans et c’est une parole de la chambre (…) notre deuxième publication est réservée à l’auteur Wallpress, Laurent Lagarde. Avec lui, on est vraiment sur un format de poésie, mais je ne veux pas m’en tenir qu’à la poésie…”.

Homère , sculptures, musée du Louvre
Homère DR Philippe-Laurent Roland (Louvre 2004)

Textes, voix, musiques et images

Le concept n’existe pas uniquement du texte à la voix. La musique se glisse comme support, un intermédiaire entre onirisme et réalité. Collaborateur de longue date, Marc Roques signe les pièces instrumentales du Gueuloir, un choix instantané et évident parce que c’était lui, parce que c’était elle. “Comme il le dit lui-même : je fais de la météorologie sonore. Déjà, il te file une ambiance !” Nous dit Stéphanie Roussel.

“Souvent, quand on expérimente des choses, il me donne ce que j’appelle un tapis volant. C’est ça qui va m’embarquer et puis Marc n’est pas novice. Il est novice dans rien, il est trop vieux (rires). C’est quelqu’un qui a de l’expérience, notamment avec sa formation Wildshores. Il est habitué à ce genre de travaux Marc !”. Ce dernier a, par exemple, signé la musique d’une lecture de Maître et Serviteur de Tolstoï. Elle fredonne alors Master and Servant de Depeche Mode.

Les rencontres sont évidemment propices aux collaborations. À l’occasion d’une lecture dans un bar associatif à Aubusson, l’équipe du Gueuloir balance Saint-Guy. “Ce jour-là, on a rencontré Tierry Mader Schollhamer. Il a passé quasiment toute sa vie entre New York et Los Angeles, il fait de la musique de film”. L’artiste, qui apprécie ce qu’il vient d’entendre, travaille alors sur un album avec des textes. Il lui propose une collaboration.

“J’ai balancé un texte de Wallpress et c’est Fred Nouveau qui a fait la captation voix, c’est aussi la chance d’être entouré de gens comme ça… Cela fonctionne très bien avec le texte de Wallpress, qui a une vision cinématographique. Lui-même me dit “j’ai un court-métrage dans ma tête”. Alors je trouve pertinent de coller ce mec-là, qui fait de la musique de film, avec la vision de Pascal”.

C’est vraiment une histoire que tout le monde interprète… Les collaborations transversales, j’en ai expérimenté et cherché toute ma vie !

La micro-Édition, ma petite entreprise

Après une formation ALECA sur les fondamentaux de l’édition, Stéphanie Roussel fait le choix de positionner Le Gueuloir dans le secteur de la micro-Édition, parce qu’il y a quelque chose d’artisanal, à chaque parution correspond un projet qui lui est propre. Mais il n’y a pas que le tirage qui est faible, le ratio entre investissement et rentabilité a ses limites…

“Les libraires me prennent entre 30 et 45 % ! Alors quand on entend pendant le confinement qu’il faut sauver les libraires, oui, mais pas davantage que l’épicier du coin. Je crois que cette fermeture des libraires a aussi profité à des petits éditeurs qui font eux-mêmes leurs envois !”. D’association à association, les frais n’excèdent pas 20 %, alors le premier numéro du Gueuloir est disponible à la boutique Undersounds (Limoges).

Un troisième volet du Gueuloir serait en préparation, mais Stéphanie Roussel ne cherche pour le moment pas de nouveaux auteurs. “Dans l’idéal, j’aimerais que quelqu’un qui me dise : j’ai un texte et c’est justement fait pour être lu à voix haute. Je prends très à cœur le fait de travailler et de discuter avec un auteur, un musicien, pareil pour l’illustration. Chaque illustrateur amène son interprétation libre du texte. Ensuite, la musique donne une autre interprétation. C’est vraiment une histoire que tout le monde interprète. Les collaborations transversales, j’en ai expérimenté et cherché toute ma vie”.


Marc Bruimaud : Saint-Guy (nouvelle) + La Ballade de Rosie Roquette (extrait)
Illustrations de Valérie Pillon
Texte performé par Madame Remba sur une musique de Marc Roques.
Le livret est doté d’un flashcode qui conduit au podcast de la lecture en musique, mais aussi de la bande son, seule, pour que chacun puisse à sa façon s’approprier le texte.
ISBN : 9782916753522 –
4,50€ + 1€ de participation aux frais de port
20 pages, reliure wire’o

Fondateur de Houz-Motik, coordinateur de la rédaction de Postap Mag et du Food2.0Lab, Cyprien Rose est journaliste indépendant. Il a collaboré avec Radio France, Le Courrier, Tsugi, LUI... Noctambule, il œuvre au sein de l'équipe organisatrice des soirées La Mona, et se produit en tant que DJ. Il accepte volontiers qu'on lui offre un café...

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