À Chicago, la musique sait être frontale, politique, bruyante. Cicero Nights, premier album de James Weir sous le nom Blue Earth Sound, prend le contrepied. Un disque instrumental pensé pour un moment précis : celui où la ville ralentit, où les conversations prennent le pas sur le dancefloor, où l’écoute n’est ni distraite ni religieuse
Ni jazz de club, ni musique d’ambiance interchangeable, Cicero Nights s’inscrit dans une tradition plus discrète : celle des disques qui façonnent un espace sans l’envahir. Enregistré à Chicago avec une constellation de musiciens locaux, l’album de Blue Earth Sound, aka James Weir, assume un tempo modéré, une chaleur analogique et une écriture collective. Une œuvre de transition, pensée contre l’urgence et l’escalade des intensités…
Pas un retour en avant, mais un pas de côté
James Weir DR
Cicero Nights marque la première prise de parole de Weir en tant que compositeur et leader. Le projet naît loin des studios prestigieux, dans un sous-sol de Humboldt Park, au piano, presque à huis clos. Une pratique plus lente, plus attentive. Rapidement, le dialogue s’ouvre avec le batteur Patch Romanowski, voisin et partenaire de jeu. Puis le cercle s’élargit, sans jamais perdre cette économie du geste. Ici, pas de virtuosité démonstrative. Les morceaux s’installent, avancent par petites touches, laissent respirer les silences. Le disque ne raconte pas une histoire linéaire, il dessine un climat.
Chicago, mais sans la carte postale : l’album est profondément chicagoan, mais sans folklore. Les sessions s’éparpillent entre entrepôts, studios indépendants, maisons d’amis, dont celle de Jason Balla à Little Village. On y croise Will Miller (Resavoir), Eamonn Prizy, Michael Wells, et d’autres figures de la scène locale. La ville n’est pas citée pour son prestige, mais pour ce qu’elle permet : une circulation fluide entre musiciens, genres et usages. Cette logique collective rappelle que Chicago reste l’un des rares endroits où le jazz instrumental peut encore dialoguer naturellement avec la culture DJ, sans posture ni nostalgie.
« I just wanted to make tunes that a DJ could play at a Chicago bar like Danny’s at 8:30 pm that would set a good vibe. This is not getting played at 1:30 am. » – James Weir
Des morceaux qui savent rester à leur place
James Weir DR
Mariposa, premier titre composé, donne le ton : piano clair, lignes aérées, énergie pastorale. Rien ne force. Plus loin, Lover’s Rock et Half & Half déplacent subtilement le centre de gravité vers des grooves plus psychédéliques, portés par des percussions souples et des cuivres en apesanteur. Le disque ne cherche jamais l’extase, encore moins la montée. Il privilégie la continuité. C’est une musique qui accepte de rester en arrière-plan, non par faiblesse, mais par choix. Le nom Blue Earth Sound renvoie au Minnesota natal de Weir, mais Cicero Nights appartient clairement à Chicago. À ses bars, à ses fins d’après-midi, à ses moments suspendus. Le musicien le formule sans détour : « Cicero Nights ne cherche ni à moderniser le jazz, ni à séduire les algorithmes ». Il s’inscrit dans une zone intermédiaire de plus en plus rare, celle des disques qui accompagnent la vie réelle, sans la commenter ni la surligner. Une musique de présence, de voisinage, de temporalité juste ; à écouter quand la ville parle encore, mais plus trop fort…