Mai 2020, Montreuil. Deux fenêtres ouvertes sur deux rues. Richard Comte enregistre à nos fenêtres dans les derniers jours du premier confinement. Ce n’est ni un journal intime ni un simple field recording : c’est une mise à l’épreuve du son par l’espace, une interaction physique avec la reprise du monde
Invité à jouer pour Radio PiNode, Richard Comte refuse le “live sans corps”. Il écrit alors une œuvre où l’environnement devient partenaire. Captée le 8 mai 2020 à 19h10, enrichie ensuite de guitares préparées et de strates électroacoustiques, à nos fenêtres documente une bascule : la ville qui recommence, comme si rien ne s’était passé. Dans la continuité d’un travail centré sur l’espace sonore et l’immersion physique, cette pièce ambient agit aujourd’hui comme archive sensible — et comme question ouverte sur notre manière d’habiter le son…
Une musique qui prend appui sur l’instant

Richard Comte n’est pas un compositeur de studio coupé du réel. Depuis 2005, il travaille le son comme matière traversante : guitare préparée, amplification spatialisée, architectures vibratoires qui enveloppent littéralement l’auditeur. Son approche repose sur un rapport physique au son ; mouvements d’air, densité, perception corporelle. Il ne s’agit pas d’illustrer un paysage mais d’en activer les tensions. Joël Pagier écrivait à propos de Dérives de la base et du sommet : « Le guitariste parvient à réunir en une même pièce l’intensité brûlante de la matière et la réverbération infinie des espaces où elle évolue. » La formule est juste : chez Comte, le son est densité et vertige à la fois.
8 mai 2020, 19h10 : une rue dans chaque oreille… Pour à nos fenêtres, le protocole est simple et radical. Deux micros, deux rues. Une fenêtre par oreille au casque. Le piano est joué en direct en interaction avec l’extérieur. On entend la reprise d’activité. Les moteurs reprennent leur domination. La pression mécanique réinstalle son rythme. Puis viennent les applaudissements de 20h, moins fervents, presque épuisés. Le piano ne surplombe rien. Il tente de tenir une ligne vibratoire face à la masse sonore. Il s’ajuste, résiste, dialogue. Ce qui est capté n’est pas un “moment de confinement”, mais la fin d’une suspension — la reprise presque brutale d’une normalité sonore.
« Richard Comte entame la matière même, graphite compact entre houille et diamant (…) Le guitariste parvient à réunir en une même pièce l’intensité brûlante de la matière et la réverbération infinie des espaces où elle évolue. » — Joël Pagier (R&C n°129, septembre 2021).
Orchestrer le réel
Le lendemain, Comte retourne en studio. Il rejoue la traversée plus de dix fois, ajoute guitares électriques et acoustiques, ebow, traitements. La pièce devient une construction électroacoustique, une orchestration du réel. Cette méthode est cohérente avec son parcours. Innermap (2013) explorait la cartographie intérieure ; Travel Patterns (2015) jouait sur la translation visuelle ; Endless Tapes (2019) travaillait la boucle magnétique infinie ; Dérives de la base et du sommet (2021) structurait l’espace selon quatre points cardinaux. à nos fenêtres s’inscrit dans cette continuité : relation dynamique à l’espace, refus du rythme imposé, primauté de la vibration. Un langage en mouvement : membre fondateur de Hippie Diktat, Vegan Dallas, Roue Libre, AUM Grand Ensemble (collectifs COAX et 11H11), interprète d’Eliane Radigue, Fausto Romitelli ou Michael Pisaro, collaborateur de musiciens issus du free, de l’improvisation et des musiques contemporaines, Richard Comte construit un langage poreux.
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Sa musique ne sépare pas les esthétiques. Elle les met en tension dans un même champ vibratoire. Dans à nos fenêtres, cette porosité devient presque politique : accepter que le dehors infiltre l’œuvre, que la ville impose sa présence, que l’environnement ne soit plus décor mais acteur. Aujourd’hui, la pièce ne documente plus seulement un moment suspendu : elle rappelle que l’espace sonore est un choix collectif — et que chaque fenêtre ouverte engage une responsabilité d’écoute.


