Marcher. Observer. Écouter ce qui pousse entre deux trottoirs. Avec Concrete Botany, Wil Bolton compose un album de terrain au sens strict : une cartographie sonore née des marges de l’Est londonien, façonnée entre friches, parcs de quartier et machines mythiques de la musique électronique européenne
Ni simple disque ambient, ni carnet de field recordings, Concrete Botany explore les interzones : ces espaces sans statut clair où le végétal, le béton et la mémoire sonore cohabitent. Wil Bolton propose un projet lent, cohérent, parfois austère ; un disque qui gagne en profondeur à mesure qu’on accepte de s’y perdre…
Botaniques urbaines

Tout part des déambulations psychogéographiques autour de Leyton et Leytonstone. Pas le Londres carte postale, des cimetières ordinaires, des underpasses, des parcs communautaires, des zones industrielles encore habitées par des flux discrets. Les sons captés entre mai 2023 et février 2024 ne sont pas décoratifs. Ils constituent la matière première : respirations du lieu, traces humaines diffuses, silences imparfaits.
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Machines chargées d’histoire : le cœur électronique du disque bat à Belgrade. Le EMS Synthi 100 de la Radio-Télévision serbe, modèle identique à celui utilisé par Eduard Artemyev pour la musique de Stalker, irrigue l’album de nappes denses et instables. Oscillateurs, filtres et séquenceur ne cherchent jamais l’effet rétro, ils transforment, filtrent, digèrent les sons du réel.
« La musique au cinéma n’est nécessaire que lorsque le bruit de la vie elle-même ne suffit pas. » — Andrei Tarkovsky (Le Temps scellé)
Stockholm, l’atelier du mix

À l’EMS de Stockholm, le projet s’affine, le Buchla 200 apporte des tensions plus abstraites, tandis que delays analogiques et spring reverb étirent le spectre. Le mixdown reste volontairement granuleux, presque poreux, avant un mastering sur bande signé Ian Hawgood, fidèle à l’esthétique du label Home Normal. Concrete Botany ne séduit pas immédiatement. Certains passages flirtent avec l’ascèse, et l’album exige une écoute attentive, sans distraction. Mais c’est aussi sa force : une œuvre qui refuse le confort, préfère la lente immersion à la gratification rapide, et assume une vraie cohérence entre concept, terrain et outils. Concrete Botany documente moins un lieu qu’un état, celui des espaces laissés de côté, mais toujours vivants. Un disque à parcourir comme on traverse une friche, sans certitude, mais avec une attention accrue à ce qui, discrètement, continue de pousser.



