Avec Chronicles from the Arab Cold War, Pharoah Chromium poursuit une œuvre située à la frontière du son, de l’histoire et du témoignage : un disque qui s’impose comme un espace d’écoute active, où la musique devient un vecteur de mémoire et de responsabilité
Construit en deux faces nettement différenciées, l’album de Pharoah Chromium signé chez Discrepant articule une trajectoire claire : de l’enfance comme horizon fragile, à la colère adulte comme langage contraint. Sans images, sans slogans, le disque ouvre une perspective rare, celle d’un engagement qui passe par la composition, le montage et le temps long…
Un projet inscrit dans la durée
Ghazi Barakat DR
Derrière Pharoah Chromium, il y a Ghazi Barakat, musicien et performeur sonore germano-palestinien. Ce disque s’inscrit dans une continuité assumée : après Gaza (2015) et Jean Genet à Chatila (2018), il prolonge une réflexion ancienne sur la Palestine, sans jamais céder à l’illustration ou à l’effet immédiat. Ici, le politique n’est pas plaqué : il structure la forme même du projet. Side A : l’enfance comme résistance. Les premières pièces naissent à l’été 2023 : flûtes, EWI analogique joué comme un instrument à vent, rythmes inspirés de la danse orientale. Longtemps instrumentales, elles trouvent leur point d’ancrage avec la découverte de Chants Révolutionnaires d’Oman (Expression Spontanée). Les voix d’enfants omanais s’y glissent naturellement. Dédicacée aux enfants de Gaza, cette face refuse toute exploitation directe de sons liés au massacre en cours. Le choix est clair : suggérer l’espoir, préserver une possibilité d’avenir, malgré tout.
« La justice n’est pas un sentiment, mais une exigence. » — Jean Genet, Un captif amoureux
Side B : bascule, gravité, confrontation
Après le 7 octobre, la matière sonore se durcit. La trompette de Philipp Selalmazidis traverse les morceaux comme un appel funèbre. Les voix changent : de l’adolescence à l’âge adulte, de l’élan à l’idéologie, de la fragilité à la colère. La musique s’alourdit, se fait plus dense, presque cérémonielle. Rien de spectaculaire : une lente montée en tension, difficile à ignorer.
Écouter comme acte politique. Chronicles from the Arab Cold War ne cherche pas la distance esthétique. Il impose une position : écouter, c’est déjà prendre part. Le disque travaille l’assemblage, la filiation improbable, les continuités invisibles entre des archives, des instruments et des voix éloignées dans le temps et l’espace. Une œuvre de deuil, mais aussi de résistance formelle. Disque inconfortable, nécessaire, Chronicles from the Arab Cold War rappelle que la musique peut encore être un lieu de friction avec le réel, sans slogan, sans posture, mais avec une lucidité qui oblige à rester à l’écoute.