LP Wind Dynamic Organ, Deviations

L’air prend le pouvoir : Zimoun et Taylor Deupree face à l’orgue instable

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À Berne, un orgue refuse de se laisser domestiquer. Le Wind Dynamic Organ, Prototype III ne déclenche pas des notes : il met l’air en mouvement. Pendant plusieurs années, Zimoun l’a observé, enregistré, éprouvé. De cette relation prolongée sont nés deux disques. Wind Dynamic Organ, Deviations, réalisé avec Taylor Deupree, en explore les zones instables, là où le son cesse d’être maîtrisable

Ni démonstratif ni contemplatif, Wind Dynamic Organ, Deviations s’intéresse aux comportements du son plus qu’à sa forme finale. Une œuvre ambient de transformation lente, signée Taylor Deupree & Zimoun, qui documente moins un instrument qu’un processus, et interroge la place du contrôle dans la création sonore contemporaine…

Un orgue sans interrupteur

Photo Zimoun
Zimoun DR

Développé par Daniel Glaus et son équipe, le Wind Dynamic Organ, Prototype III rompt avec la logique binaire de l’orgue classique. Ici, le son n’est jamais simplement allumé ou éteint. La pression, le débit d’air et la dynamique de chaque tuyau évoluent en continu. Résultat ? Des sons en tension permanente, souvent à la frontière de la note, où le souffle, le bruit et la vibration cohabitent. Ce fonctionnement explique l’intérêt de Zimoun. Son travail s’inscrit depuis longtemps dans ces micro-variations mécaniques, ces systèmes simples dont les comportements deviennent imprévisibles dès qu’on les laisse durer.

De la captation à la déviation. Le projet se divise clairement en deux gestes. Wind Dynamic Organ, One & Two adopte une posture proche de la documentation, sons peu transformés, respect du comportement brut de l’instrument. Deviations, en revanche, assume la transformation. Avec Taylor Deupree, les sons de l’orgue deviennent matériau : étirés, filtrés, fragmentés, réorganisés. L’orgue disparaît parfois derrière les traitements, mais ce n’est pas une perte. C’est le principe même du disque : accepter que la source s’efface au profit de ses dérives. Aucun discours technologique, aucune mise en avant de l’outil. Seule compte la trajectoire sonore.

« The tone is not simply switched on and off, but continuously shaped while it is sounding. »
Zimoun

Une écriture sans narration

Photo Taylor Deupree
Taylor Deupree DR

Wind Dynamic Organ, Deviations ne raconte rien. Les pièces avancent sans climax, sans dramaturgie. Les textures se déplacent lentement, par glissements successifs, jusqu’à l’épuisement. On y retrouve la rigueur de Deupree : travail du spectre, gestion des silences, refus de l’effet immédiat. La collaboration fonctionne précisément parce qu’elle reste asymétrique. Zimoun apporte la source et l’instabilité. Deupree façonne l’espace, la profondeur, la durée. Aucun des deux ne cherche à prendre le dessus. Le disque avance à bas niveau, exigeant, parfois aride, mais cohérent.

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Le son comme phénomène : Zimoun résume ainsi son expérience : « In contrast to a conventional organ, wind pressure and air volume per pipe can be actively, continuously, and dynamically shaped: the tone is therefore not merely switched on and off, but modulated while it is sounding. » Tout est là. Le son n’est pas un objet fini, mais un phénomène physique en évolution. Wind Dynamic Organ, Deviations demande une écoute attentive, presque corporelle. Ce n’est pas un disque d’ambiance, mais un espace d’observation. À l’heure des productions instantanées, ce travail rappelle une chose simple : laisser le son vivre, c’est aussi accepter qu’il échappe.
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