LP And So It Is

« And So It Is », d’Aaron Shaw : souffler quand l’air manque

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À 27 ans, le multi-instrumentiste californien Aaron Shaw voit son souffle se raréfier. Diagnostic brutal : défaillance de la moelle osseuse. And So It Is, paru le 13 février 2026 sur Leaving Records, naît de cette faille. Huit pièces, et une réponse musicale à la fragilité du corps

Figure active de la scène jazz et expérimentale de Los Angeles, Aaron Shaw signe un premier long format façonné par l’épreuve physique. Entre introspection, réinvention technique et compagnonnage bienveillant — notamment celui de Carlos Niño — l’album capte le moment où l’artiste choisit d’avancer, malgré l’incertitude. Une œuvre qui interroge le souffle, la foi, la collaboration, et ouvre des perspectives sur une nouvelle manière d’habiter le son…

Le souffle comme ligne de fracture

Photo Aaron Shaw
Aaron Shaw DR

Né et élevé à Ladera Heights, formé au Fernando Pullum Community Arts Center puis à la LACHSA, Aaron Shaw appartient à cette génération de musiciens de Los Angeles pour qui les frontières — jazz, hip-hop, électronique, musique spirituelle — n’existent plus. On l’a croisé aux côtés de Kamasi Washington, avec le Pan Afrikan Peoples Arkestra, ou encore dans des contextes plus transversaux. En 2023, tout vacille. Défaillance de la moelle osseuse. Taux de globules rouges trop bas. Manque d’oxygène. Pour un instrumentiste à vent, c’est un séisme discret mais total. Shaw résume la situation en un mot : « grim ». Le souffle devient variable médicale. Monter quelques marches. Jouer en altitude. Chaque concert, une équation.

Accepter, modifier, recommencer : l’acceptation n’a rien de linéaire. Isolement. Larmes. Ajustements techniques. Nouvelles anches. Nouveaux becs. Posture retravaillée. Le son change. D’abord frustration. Puis compréhension : ce timbre altéré dit autre chose. La musique reste refuge. À force de répétitions lentes, de séances dans son home studio partagé avec son frère Lawrence (le duo Black Nile), des formes émergent. Une phrase revient, issue d’une enfance nourrie de gospel : And so it is. Ainsi soit-il. Non comme résignation, mais comme point d’ancrage.

« Quand le souffle se raréfie, la musique respire autrement. » — Houz-Motik

Le projet prend forme sous l’accompagnement attentif de Carlos Niño, percussionniste et producteur, affilié à Leaving Records. Autour d’eux : Dwight Trible à la voix, Lawrence Shaw à la basse, Kiernan Wegler au violoncelle, Merci B à la harpe, Sam Reid au piano, Alex Smith à la batterie. Le disque s’ouvre sur “Soul Journey”. Mouvement d’abord hésitant, presque pluvieux. Puis une poussée centrale, plus ferme. Enfin, un relâchement porté par cordes et harpe. L’album garde une focale intérieure. Pourtant, par instants, la gravité se dissout dans une joie presque enfantine : celle de découvrir encore des formes musicales possibles.

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Photo Aaron Shaw
Aaron Shaw DR

Héritages et passages : Windows to the Soul, relecture d’une composition de Chick Corea. Huitième : Never Catch Me Out Of Alignment, écho à la collaboration entre Kendrick Lamar et Flying Lotus. Des clins d’œil générationnels, sans nostalgie. Plutôt des ponts. Production signée Aaron Shaw avec Carlos Niño. Mix par Nate Mercereau. Mastering par Matthewdavid McQueen. Photographie de couverture : Sam Lee, captée à TreePeople, Los Angeles, le 18 décembre 2024. And So It Is documente un passage. Pas une victoire spectaculaire. Pas une guérison proclamée. Un déplacement. Une manière de continuer. Dans l’air devenu rare, Shaw trouve une autre densité. Le futur reste ouvert, fragile, mais la trajectoire est tracée : jouer, encore, autrement.

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