LP Paper Masks

« Paper Masks », de Phew & Danielle de Picciotto : masques fragiles et matières sensibles

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Deux figures libres de l’avant-garde électronique. Cinq ans d’échanges patients. Un album né dans la discrétion. Avec Paper Masks, paru le 20 février 2026 chez Mute Records, Phew et Danielle de Picciotto façonnent un dialogue intime où la voix devient matière, et l’électronique, territoire de tension

D’abord expérimentation amicale, le projet s’est étiré sur près de cinq années. Phew compose, agence, reconfigure. De Picciotto prête sa voix — en allemand et en anglais — que la productrice japonaise découpe, module, insère dans un minimalisme électronique très précis. Paper Masks, sorti chez Mute, s’inscrit dans la continuité de deux trajectoires exigeantes tout en ouvrant une zone plus fragile, plus nue, où le langage se fissure et se transforme en texture…

Osaka, Berlin : deux lignes parallèles

Photo Phew
Phew DR

Chez Phew, l’histoire commence avec Aunt Sally, formation punk d’Osaka à la fin des années 70. Très vite, elle bifurque. Expérimentation, électronique minimale, collaborations avec Ryuichi Sakamoto ou des membres de Can. Une trajectoire hors format, constante, sans spectaculaire inutile. En 2019, Pitchfork la décrit comme « Japanese underground legend ». La formule dit la longévité. Elle dit aussi l’influence souterraine. En face, Danielle de Picciotto. Américaine installée à Berlin. Co-fondatrice de la Love Parade, performeuse, plasticienne, écrivaine. Collaborations avec Crime & the City Solution, Gudrun Gut, ou encore le duo hackedepicciotto avec Alexander Hacke. Même fidélité à l’expérimentation. Autre registre, autre énergie.

La voix comme matériau : Paper Masks n’est pas un disque d’affrontement. C’est un disque d’atelier. Phew compose l’ensemble des pièces. Elle enregistre la voix de de Picciotto, puis la traite comme une matière plastique. Elle étire certaines syllabes. Elle fragmente. Elle laisse respirer. L’électronique reste minimale, tendue, presque sèche. Peu d’effets démonstratifs. Peu de couches inutiles. Les langues — allemand, anglais — créent une distance légère. Le sens affleure. Mais le timbre prime. La voix devient souffle, murmure, parfois incantation. On écoute autant la texture que le propos.

« Japanese underground legend » — Pitchfork (à propos de Phew).

Minimalisme sous tension

Photo Danielle de Picciotto
Danielle de Picciotto DR

Le disque avance par micro-déplacements. Une nappe discrète. Un motif qui insiste. Une inflexion qui modifie l’équilibre. Rien d’explosif. Tout se joue dans l’économie. Ce minimalisme n’est pas froid. Il est fragile. On sent l’attention portée au moindre détail. Chaque espace compte. Chaque silence aussi. Dans ce cadre dépouillé, la diction de de Picciotto prend une dimension presque cinématographique. On imagine des paysages intérieurs, des villes traversées de nuit, des visages éclairés par une lumière latérale. Le masque du titre ne cache pas. Il filtre. Il laisse passer autre chose.

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Objet, trace, prolongement : sorti en vinyle édition limitée couleur « jellyfish », accompagné des textes et poèmes, et en CD en éco card-pack avec livret, l’album accorde de l’importance à l’objet. Le geste physique prolonge l’écoute. Paper Masks ne cherche pas à résumer deux carrières. Il ajoute un chapitre. Discret. Cohérent. Aligné avec l’esprit de Mute Records, où l’expérimentation demeure centrale. Au-delà des masques, il reste un échange patient. Deux voix singulières. Et la sensation que le minimalisme, lorsqu’il est habité, peut encore ouvrir des espaces inexplorés.

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