Avec Fallows, paru le 27 mars 2026, la saxophoniste américaine Caroline Davis se retire du flux. Plus de groupe, plus de façade. Juste un corps, un souffle, des machines légères, et un territoire, Ucross, Wyoming, qui infiltre chaque recoin du disque. Ici, le jazz ne se joue pas, il se dissout, puis se reforme ailleurs
Fallows n’avance pas en ligne droite. Il s’étire, se fragmente, revient par couches.Caroline Davis y construit une musique de seuil : entre acoustique et électronique, entre composition et dérive, entre mémoire et instant. Le résultat intrigue plus qu’il ne séduit immédiatement. Mais à mesure que l’écoute s’installe, quelque chose s’ancre, une manière rare de laisser la musique respirer sans la contraindre…
Le point de départ est simple, presque radical. Une résidence. Du temps. Du silence. Et la possibilité d’enregistrer sans objectif clair. Caroline Davis parle d’un état où elle oublie attentes et projections. Cela s’entend. Les morceaux ne cherchent pas à démontrer. Ils apparaissent, parfois inachevés en surface, mais cohérents dans leur logique interne. C’est à la fois la force et la limite du disque, une liberté réelle, mais qui demande une écoute active.
Le saxophone comme matière, pas comme centre. L’alto est partout, mais rarement frontal. Il glisse, se dédouble, se filtre, se perd dans ses propres prolongements. L’Organelle ne sert pas d’habillage : il redistribue les rôles. Sur Underground, le geste devient presque concret — frottements, textures, sons tirés de l’instrument comme d’un objet. Sur Lacy Steve, les lignes filtrées évoquent moins un hommage qu’une mémoire en train de se transformer. Le saxophone n’impose plus. Il circule.
“I made everything you hear on this recording in a zone where I forgot myself.” – Caroline Davis
Deux faces, deux états
La première moitié du disque respire encore.Springtails, Flower Sway, Yellow Phlox ouvrent des espaces souples, traversés de field recordings, de lumières diffuses, d’un rapport direct au paysage. Puis la matière se resserre. Holocene Rhythms casse la surface. She Know She Is Water introduit un groove fragile, presque instable. La seconde face est plus heurtée, plus intérieure aussi. Le disque gagne en tension, mais perd parfois en lisibilité.
Ce que le disque garde sous la surface ? Le titre dit beaucoup. Fallows, la jachère. Ce qui n’est pas cultivé, mais pas abandonné. Caroline Davis travaille là : dans cet espace intermédiaire, entre retrait et germination. Les présences sont là — Steve Lacy, Geri Allen, Thích Nhất Hạnh — mais jamais convoquées frontalement. Elles infusent. La dernière pièce, Barbara Allen (for Geri), agit comme un point d’équilibre, plus claire, presque apaisée, mais chargée d’une mémoire dense. Fallows ne cherche pas à convaincre. Il creuse, il laisse venir. Ceux qui accepteront ce rythme y trouveront une musique qui ne s’impose pas, mais qui reste en vous.