Quand les mots croisent la musique, incarnée ici par un quintette atypique mêlant cordes, cuivres, synthé, percussions et hurlements, naît une tension fertile qui rappelle que, chaque rencontre, chaque souffle, chaque note est un miracle éphémère. Cette œuvre, qu’on écoute comme on médite sur l’éphémère, est pleine d’intensité, de contradictions et d’amour
Dans ce disque de Holy Taker, la vulnérabilité des êtres, leur fragilité, comme les étoiles ou les fruits en fleurs, est magnifiée. Ici, les instruments dialoguent, se croisent, se heurtent parfois, mais toujours dans un souffle vital, fait de folk et d’ambient. Plus qu’une revendication, c’est une méditation sonore sur la rencontre, le hasard, le temps, et la beauté d’exister pour un instant…
Infinie tendresse des créatures
Holy Taker DR
La voix, la guitare, le piano, l’harmonium, autant d’outils du corps, de la peau, du verbe, portés par Jude Lake, ouvrent l’album sur un paysage intérieur. Dès les premiers accords, l’auditeur est invité à ressentir la chaleur du bois, la gravité du bass, comme un rappel que « ce qu’ils pensent, font et disent est limité », et pourtant infiniment précieux. L’ensemble possède cette qualité de fragilité contemplative chère à Weil, une beauté humble, consciente de la vacuité, mais volontaire d’aimer malgré tout.
Puis entre le violoncelle, les synthés supplémentaires, le trombone, la batterie, la flûte, et même les cris rauques, dans cette architecture sonore un peu folle, sensible. Kira McSpice, June Aino, Chris Byrne, Sybille Dollemore, chacun apporte une couleur, sombre, incertaine, passionnée, qui fissure la douceur, qui interroge, qui bouscule. Comme si l’album voulait rappeler que les êtres sont « mélange de bien et de mal », et que cette dualité fait la profondeur de l’existence. Les contrastes, entre intime et brut, mélodie et dissonance, n’effrayent pas : ils habitent l’album, comme un reflet honnête de la vie.
« Attention is the rarest and purest form of generosity. » – Simone Weil, Waiting for God (1950)
Entre méditation et cri : un ordre cosmique fragile
Holy TakerDR
La production, la prise de son, le mixage, ont été réalisés dans des lieux qui ne sont pas de simples studios mais des ateliers d’alchimie, ils donnent à l’ensemble une texture organique, presque vivante. On a l’impression d’entendre une cérémonie, un rituel rendu à la musicalité brute de l’instant. Le volume, l’espace, le silence entre les notes : tout respire, tout vibre. C’est un rappel, chaque son est né d’un hasard, d’une rencontre, et pourra disparaître. Mais cela ne rend que plus sacrée sa présence. Pourquoi écouter ce disque aujourd’hui ? Parce qu’il rappelle à l’auditeur que le beau n’est pas dans le parfait, mais dans l’impermanence. Que la grandeur d’un geste, un accord, un cri, une note, tient à sa fragilité. Que la vulnérabilité est ce qui rend les êtres vivants.
Dans un monde saturé de production musicale lisse, ce disque fait figure de respiration, un souffle fragile, intense, urgent. Il offre une pause, un creux, un espace de conscience. Ce disque n’est peut-être pas facile, il demande d’écouter, de sentir, de laisser venir les ombres. Mais c’est précisément ce qu’il a de magnifique. Il nous rappelle, en musique, cette foi silencieuse de Simone Weil, aimer le monde, avec ses tremblements, ses fissures, ses hasards. Et continuer d’aimer parce que tout est éphémère, et donc précieux.