Avec Bricolage, Dear Stream signe son retour sur le label Apparel Tronic. Quatre morceaux, pas un de trop, pour interroger frontalement une question que la musique électronique traîne depuis ses débuts : créer, est-ce encore inventer, ou seulement réagencer ce qui existe déjà ?
Pensé comme un essai sonore plus que comme un EP, Bricolage assume l’idée d’une création faite de collages de fragments, d’emprunts et de glissements. Dear Stream y creuse une voie précise : celle d’une électronique réflexive mais incarnée, où la théorie affleure sans jamais écraser l’écoute. Un disque qui ouvre des perspectives sur notre rapport contemporain à l’originalité, au geste et à la mémoire sonore…
Faire avec les restes
Le mot est lâché d’entrée : bricolage. Non pas comme un aveu de faiblesse, mais comme une méthode. Dear Stream assemble des éléments déjà-là, des sons qui ont une histoire, des formes reconnaissables, pour les faire cohabiter autrement. Les pistes se replient sur elles-mêmes, se citent, se déplacent. Rien n’est vierge, tout est transformé. La musique avance par reprises, par écarts, par petites torsions successives. Jouer plutôt qu’inventer… Derrière cette approche, une filiation intellectuelle assumée, mais jamais pesante. Le disque dialogue en creux avec Structure, signe et jeu dans le discours des sciences humaines, texte clé de Jacques Derrida. Ici, cette idée devient sonore, pas de point d’origine, pas de hiérarchie claire, mais un mouvement permanent, une circulation.
« Le bricolage est l’utilisation de moyens à portée de main, c’est-à-dire d’instruments qu’on trouve déjà là » — Jacques Derrida (Structure, signe et jeu dans le discours des sciences humaines).
Entre contrôle et accident
Sur le plan strictement musical, Bricolage navigue entre textures superposées et rythmiques abstraites. Les sons semblent précis, presque cliniques par moments, puis soudain fragilisés par une rupture, un décalage, une aspérité. Le disque ne cherche pas l’efficacité immédiate, mais refuse aussi l’hermétisme. Il se laisse écouter au casque comme dans un espace plus large, attentif autant au détail qu’à la dynamique d’ensemble.
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Une cohérence sans illusion ? Ce qui frappe, au fil des quatre morceaux, c’est cette manière de tenir une ligne sans jamais prétendre à la nouveauté radicale. Dear Stream ne masque pas ses coutures. Il les expose. Et c’est précisément là que le disque trouve sa cohérence : dans l’acceptation de ses propres fragments, dans cette façon de relier plutôt que d’effacer. Bricolage ne cherche ni à révolutionner l’électronique, ni à s’en abstraire. Il en observe les mécanismes, les recycle avec lucidité, et propose une écoute attentive, consciente de ses héritages. Un disque modeste en apparence, mais précis dans son geste, et suffisamment ouvert pour continuer de résonner après la dernière note.


