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La presse dans 20 ans : ce qui va céder, ce qui peut tenir

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Le mot « presse » commence à sonner creux. Pas parce que ce qu’il désigne disparaît, mais parce qu’il ne recouvre plus grand-chose de cohérent. Un quotidien régional en papier. Une newsletter à 3 000 abonnés. Un compte Instagram journalistique. Un flux produit par IA. Ce que ces objets ont encore en commun ? Une intention : donner une forme compréhensible au monde. C’est cette intention-là qui est sous pression

Pas un tombeau. Pas un manifeste. Juste un état des lieux honnête, et quelques lignes de fuite… Vingt ans, cela peut être court dans l’histoire d’un média, mais cela peut paraître long dans la vie d’un modèle économique en crise. Voilà ce qu’on peut raisonnablement anticiper, et ce que ça change, y compris pour nous…

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Le centre de gravité commun s’est dissous

Pendant des décennies, quelques titres partageaient une forme de centralité culturelle. Le journal télévisé du soir, également surnommé le 20h. Le quotidien national. La radio généraliste. On pouvait bien évidemment les contester, mais ils existaient comme référence commune. Ils construisaient un espace d’information partagé, imparfait certes, biaisé assurément, mais partagé.

Si cet espace se désagrège, ce n’est pas à cause d’internet mais à cause de la logique d’attention fragmentée que les plateformes ont industrialisée. TikTok et YouTube par exemple, les recommandations algorithmiques : chaque usager vit désormais dans son propre flux, et les flux se croisent de moins en moins.

Les grands médias généralistes devraient survivre. Mais comme institutions, pas comme médias de masse. Un peu comme des monuments historiques, ils seront respectés, distants, et de moins en moins lus par quiconque a moins de cinquante ans.

Ce qui monte, en revanche, ce sont les structures qui assument un angle précis, une communauté précise, une voix précise. Mediapart. 404 Media. The Athletic. Des équipes souvent plus petites, mais avec un cap clair et un lectorat fidèle. La logique s’est inversée : hier, atteindre le plus grand nombre. Demain, servir profondément un public précis.

Pour un média comme le nôtre, ancré dans ses thématiques, c’est structurellement une bonne nouvelle. Ce que les grandes machines généralistes ne savent pas faire, le lien de terrain, le réseau humain réel, la présence dans une scène, c’est exactement ce qui redevient une ressource rare.

L’IA ne va pas tuer le journalisme, elle va dissoudre le journalisme interchangeable

C’est la mutation la plus radicale, et elle est déjà en cours. Les résumés, les dépêches, les articles SEO, les synthèses financières, les reformulations, les traductions : tout cela sera massivement automatisé dans les dix prochaines années. Ce n’est déjà plus une hypothèse. la tendance est visible dans plusieurs rédactions.

Ce qui résiste à l’automatisation ? L’enquête de terrain. L’accès aux sources humaines. L’analyse qui relie des phénomènes que rien n’oblige à rapprocher. La vérification rigoureuse (des médias rigoureux). Et ce truc pas toujours simple à nommer : « le regard », qui fait qu’un·e journaliste voit quelque chose que personne d’autre n’avait vu, mais aussi « la plume », ou le style, lorsqu’il ou elle écrit avec limpidité quand d’autres remuent la vase avec des effets de manche…

En théorie, cette mutation libère du temps… En pratique, la plupart des groupes utiliseront l’IA d’abord pour couper des postes (les efforts budgétaires). Il va de soi que ces suppressions précéderont la réflexion éditoriale. Résultat probable ? une minorité de journalistes-auteurs à forte valeur ajoutée, et une masse de producteurs de contenu précarisés, en concurrence directe avec les outils qu’on leur a mis entre les mains.

Le « journalisme moyen », honnête, correct, sans signature forte, est celui qui court le plus grand danger. Pas le mauvais journalisme. Le journalisme sans voix.

On se déconnecte, et c’est rationnel

Il y a cependant un phénomène que les grandes analyses sur l’avenir de la presse esquivent systématiquement : la fatigue informationnelle. Pas l’indifférence passive. Le désengagement actif. Une part croissante du public, surtout chez les moins de 35 ans, prend la décision consciente de ne plus suivre l’actualité. Par anxiété. Par saturation. Par sentiment que cela ne change rien.

Le smartphone a transformé l’information en environnement permanent. Notifications. Alertes. Breaking news. Indignation continue. Flux sans fin… Notre cerveau n’a probablement pas été conçu pour absorber en permanence la totalité du bruit du monde. Ce refus-là, ce n’est pas de l’ignorance : c’est de l’hygiène.

C’est ici que les formats plus lents retrouvent une valeur réelle. Les newsletters personnelles, les podcasts de conversation, les médias culturels à rythme maîtrisé, leur succès traduit un besoin de respiration dans un flux qui étouffe. Moins de volume, plus de sens. Moins de réactivité, plus de mise en perspective.

Image les médias qui font sens
Infographie DR

Le journaliste devient une figure éditoriale, pas sans risque

La désintermédiation touche la presse comme elle a touché la musique. Des journalistes quittent les grandes rédactions pour construire leur newsletter, leur podcast, leur communauté. Le journaliste incarne, il devient parfois éditeur, animateur, curateur, entrepreneur culturel. Les profils hybrides, capables d’écrire, parler, filmer, contextualiser, fédérer, seront évidemment favorisés.

Mais cette évolution comporte un angle mort. Quand la réputation individuelle remplace les garde-fous collectifs (secrétariat de rédaction, hiérarchie éditoriale, vérification croisée), la qualité dépend entièrement de l’éthique personnelle. Ce n’est pas rien, et ce n’est pas suffisant non plus.

Le modèle économique ? L’ère du bricolage permanent

Il n’y a pas de modèle miracle, et il n’y en aura probablement pas dans les vingt prochaines années. La publicité classique continue d’être absorbée par Google et Meta. L’abonnement numérique progresse mais plafonne vite : personne ne peut financer vingt médias simultanément.

Les structures qui tiennent combinent plusieurs jambes : abonnements, événements, conférences, édition, formation, mécénat, partenariats culturels… Le média devient parfois moins un produit qu’un écosystème. Dans certains cas, les événements financent le journalisme. Dans d’autres, c’est l’inverse. L’important, c’est d’avoir plusieurs appuis, et une communauté assez réelle pour qu’ils tiennent.

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La question que personne ne pose vraiment

Derrière toutes ces tendances, il y en a une qu’on évite : si l’information devient fragmentée, communautaire, pilotée par des logiques d’attention, qui finance encore les longues enquêtes ? Le suivi des institutions locales ? Les sujets peu « engageants » mais essentiels ? La couverture de ce qui ne fait pas de clics mais qui compte ?

La logique de marché ne suffit pas à produire l’information démocratiquement nécessaire. C’est là que le service public reste une infrastructure et, espérons-le, pas un vestige. Et c’est là aussi que les médias indépendants, qui tiennent sur la durée sans vendre leur ligne éditoriale, ont quelque chose à défendre qui dépasse leur propre survie.

Une démocratie peut-elle fonctionner durablement si l’information d’intérêt général devient non rentable ? C’est là, davantage que dans la technologie elle-même, que se joue réellement l’avenir de la presse.

La presse de demain sera plus petite, plus incarnée, plus fragmentée, plus communautaire. Plus précaire aussi, et plus inégale. Ce qui disparaîtra ? Les sites sans identité, le journalisme sans voix, les rédactions qui produisent du volume sans valeur ajoutée.

Ce qui peut tenir, et ce que l’on essaie de faire ici : un regard singulier sur ce qui nous traverse. Pas forcément le plus lu. Pas vraiment le plus rentable. Mais le plus sincère qu’on puisse produire.

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DR

Buy Me A Coffee

Fondateur de Houz-Motik, Cyprien Rose est journaliste. Il a été coordinateur de la rédaction de Postap Mag et du Food2.0Lab. Il a également collaboré avec Radio France, Le Courrier, Tsugi, LUI... Noctambule, il a œuvré au sein de l'équipe organisatrice des soirées La Mona, et se produit en tant que DJ.

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