Treize ans. C’est le temps qu’il aura fallu attendre pour entendre un nouvel album de Boards of Canada. Dans un paysage musical saturé de contenus et de prises de parole permanentes, le duo écossais continue d’avancer à contre-courant. Avec Inferno, Michael Sandison et Marcus Eoin reviennent sans renoncer à ce qui fait leur singularité : une musique qui préfère les zones d’ombre aux certitudes et les sensations aux explications
Paru le 29 mai 2026 sur Warp Records, Inferno marque le retour discographique de Boards of Canada après plus d’une décennie de silence. Plus tendu, plus dense et plus inquiétant que ses prédécesseurs, ce nouvel album de musique électronique conserve pourtant les éléments qui ont fait la réputation du duo : des mélodies hantées, des textures analogiques altérées et une capacité rare à transformer le souvenir en matière sonore…
Les architectes de la mémoire

Depuis Music Has the Right to Children, Boards of Canada occupe une place à part dans l’histoire de la musique électronique. Là où d’autres ont construit leur réputation sur la performance ou l’image, le duo écossais a bâti la sienne sur l’absence… Peu d’interviews, presque aucune apparition publique, une poignée de concerts en plus de trente ans. Cette discrétion a laissé toute la place à la musique. Une œuvre peuplée de synthétiseurs vacillants, de voix fragmentaires, de bandes usées et de mélodies qui semblent remonter d’un passé impossible à dater. Plus qu’un style, Boards of Canada a inventé un langage émotionnel où la nostalgie devient un outil de composition à part entière.
Quand les fantômes deviennent plus nerveux
Les premières minutes d’Inferno donnent pourtant le sentiment que quelque chose a changé. Les rythmes se densifient. Les basses gagnent en tension. Les structures abandonnent parfois la lente dérive contemplative qui caractérisait une partie de leur discographie. Si l’album conserve ses paysages brumeux, ceux-ci semblent désormais traversés par une agitation permanente. Les voix samplées, omniprésentes, apparaissent sous forme de fragments déformés, de discours incomplets ou de murmures inquiétants. Certaines évoquent des prêcheurs exaltés, d’autres des autorités anonymes surgies d’une dystopie oubliée. Cette présence humaine plus marquée donne au disque une dimension presque cinématographique, quelque part entre une science-fiction paranoïaque et un film d’horreur psychologique.
« Si nous devions expliquer tous les morceaux et leur signification… cela gâcherait le plaisir de beaucoup de gens. C’est un peu comme regarder quelque chose à travers le fond d’un verre trouble, et c’est justement ce qui fait tout son charme. » – Michael Sandison & Marcus Eoin, Boards of Canada.
Le présent fait irruption
Boards of Canada a toujours entretenu une relation ambiguë avec le temps. Les précédents albums semblaient flotter hors de l’histoire immédiate, préférant les mythologies personnelles, les souvenirs d’enfance ou les états de conscience altérés aux commentaires sur l’actualité. Inferno paraît davantage connecté aux tensions contemporaines. Sans jamais devenir explicite, le disque semble traversé par les thèmes de la manipulation, des croyances collectives, de la confusion informationnelle et des nouvelles formes de contrôle invisibles. Le duo ne livre cependant aucun manifeste. Au contraire, il continue de suggérer plutôt que d’affirmer. Mais derrière les textures familières se dessine une inquiétude plus directe que par le passé.
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Une œuvre qui refuse de se laisser capturer

Ce qui frappe surtout, c’est la capacité de Boards of Canada à évoluer sans perdre son identité. Après treize ans d’absence, beaucoup auraient pu céder à la nostalgie ou à l’autocitation. Inferno choisit une autre voie. Celle d’une œuvre qui accepte de se transformer tout en conservant son mystère. À l’heure où tant d’artistes expliquent chaque intention, chaque référence et chaque symbole, Boards of Canada continue de laisser des espaces vides. Des espaces que l’auditeur est libre d’habiter. Treize ans après Tomorrow’s Harvest, Inferno rappelle pourquoi Boards of Canada demeure une référence singulière. Peu de groupes savent encore faire naître autant d’images avec aussi peu de certitudes. Peu savent transformer le doute, la mémoire et l’étrangeté en une musique aussi belle, et profondément humaine.


