La guimbarde fait partie de ces instruments que l’on croit connaître sans jamais vraiment l’avoir écoutée. Objet folklorique pour les uns, curiosité ethnomusicologique pour les autres, elle devient, entre les mains d’Ondanaconda, la matière première d’un album aussi radical qu’inattendu. Quatre musiciens, un seul instrument, une infinité de timbres : c’est l’une des propositions les plus singulières de cette année
Avec son premier album éponyme, Ondanaconda transforme la guimbarde en véritable laboratoire acoustique. Entre musique répétitive, improvisation, électroacoustique et performance, le quatuor suisse signe une œuvre folk immersive qui interroge autant notre manière d’écouter que les frontières de l’instrument lui-même…
La revanche d’un instrument

Il suffit d’observer une guimbarde pour d’emblée sous-estimer son potentiel. Une fine lamelle métallique, quelques centimètres de long et un geste simple : le pouce met la languette en vibration pendant que la bouche façonne les résonances. Depuis des siècles, l’instrument accompagne les traditions populaires de l’Asie jusqu’à l’Europe. Ondanaconda choisit pourtant de faire exactement l’inverse de ce que l’on attend de lui. Le collectif ne compose pas avec la guimbarde. Il compose à travers elle. Amplifiée, préparée, parfois détouffée de son usage traditionnel, elle devient basse, percussion, bourdon ou générateur de textures. La bouche n’est plus seulement une caisse de résonance, elle devient un véritable filtre acoustique, presque un synthétiseur organique.
Une musique qui respire
Laurent Bruttin, Antoine Läng, John Menoud et Daniel Zea ne cherchent pas la démonstration performative. Leur travail repose sur l’écoute collective et la virtuosité individuelle. Les motifs se répètent, se déplacent et se déforment lentement. Une pulsation devient un drone. Une harmonique surgit, disparaît puis revient sous une autre forme. Rien ne semble figé. L’improvisation irrigue chaque pièce sans jamais rompre la cohérence de l’ensemble. À certains moments, on pense aux recherches de la musique minimaliste. À d’autres, aux expérimentations électroacoustiques ou aux longues dérives du drone contemporain. Pourtant, Ondanaconda ne ressemble réellement à personne. Les références servent seulement de points de repère avant que l’album ne prenne sa propre direction.
« Ondanaconda does not compose with the jaw harp, but through it. » – Bongo Joe Records.
Le corps, notre premier instrument
Ce qui frappe le plus reste peut-être l’absence presque totale de frontière entre le musicien et son instrument. Le souffle, les dents, la langue, la gorge, la cavité buccale deviennent autant d’éléments du dispositif sonore. Le mouvement du corps modifie directement le résultat acoustique. Cette relation extrêmement physique explique pourquoi l’écoute donne parfois l’impression d’assister davantage à une performance qu’à un simple enregistrement. Pensé comme un continuum, le disque refuse la logique du morceau autonome. Il avance comme une longue traversée où les sons semblent circuler entre les interprètes avant d’envahir progressivement l’espace d’écoute. Une expérience presque tactile.
• À lire aussi sur Houz-Motik : l’art fragile des choses ordinaires
Un premier album qui ouvre davantage de portes qu’il n’en ferme

À une époque où les banques de sons offrent des milliers de possibilités en quelques clics, Ondanaconda choisit volontairement la contrainte. Un seul instrument. Quatre musiciens. Aucun filet. Ce minimalisme apparent produit paradoxalement une richesse sonore étonnante. Il rappelle qu’avant les machines, les logiciels et les synthétiseurs modulaires, la première technologie musicale reste le corps humain. Ce premier album dépasse ainsi largement le simple exercice de style. Il questionne notre rapport à l’instrument, à l’écoute et à la création collective. Une œuvre exigeante, parfois déroutante, mais dont l’audace mérite largement qu’on lui consacre du temps. En refermant ce disque, une évidence demeure : il reste encore des territoires sonores à explorer, même avec l’un des instruments les plus anciens du monde.

