Longtemps, la culture rave s’est imaginée capable de faire tomber les barrières sociales, culturelles ou politiques. À l’heure où les conflits se multiplient et où les fractures semblent s’installer durablement, le DJ japonais Yousuke Yukimatsu rappelle, sans grands discours ni slogans, que la musique peut encore créer un espace commun
Au-delà de sa trajectoire personnelle, Yousuke Yukimatsu, figure singulière de la scène électronique, pose une question rarement formulée dans le monde des musiques électroniques : que peut encore apporter un DJ à une société traversée par les tensions ? Sa réponse trouve sa place dans sa manière de construire des sets où les genres, les générations et les publics apprennent à cohabiter. C’est peut-être là que réside aujourd’hui sa plus grande singularité…
Quand survivre change la manière de mixer

Il y a 10 ans, Yousuke Yukimatsu s’effondre chez lui. Une crise d’épilepsie révèle une tumeur au cerveau. Deux opérations, une chimiothérapie, une radiothérapie, des mois d’incertitude. L’épreuve aurait pu mettre un terme à sa carrière. Elle en redéfinit au contraire le sens. Depuis cette rémission, le DJ d’Osaka ne considère plus les platines comme un simple poste d’observation. Chaque prestation devient une occasion de transmettre quelque chose qui dépasse largement la sélection musicale. Pour lui, continuer à jouer relève presque d’une responsabilité. Si la musique ne peut pas changer le monde à elle seule, elle peut au moins offrir quelques heures durant lesquelles les divisions cessent d’exister. Cette conviction prend une résonance particulière dans un Japon où les prises de position politiques des artistes restent souvent accueillies avec prudence, voire avec hostilité.
Ni frontière musicale, ni chapelle
Regarder un set de Yousuke Yukimatsu, c’est accepter de perdre ses repères. En quelques minutes, les Beastie Boys croisent une techno abrasive, un morceau de Taylor Swift surgit avant de laisser place aux déflagrations sonores d’Aphex Twin. L’enchaînement paraît impossible sur le papier. Pourtant, derrière les platines, il trouve une logique presque organique. Cette liberté n’est pas une provocation. Elle découle d’une idée très simple : une bonne musique reste une bonne musique, quel que soit son genre. Loin des débats sur la pureté des styles, Yukimatsu revendique une curiosité permanente. Il continue de parcourir Bandcamp presque chaque jour, découvre des productions locales avant chacune de ses tournées et nourrit ses sélections d’une recherche constante. Cette ouverture explique sans doute pourquoi ses sets surprennent autant qu’ils fédèrent.
« I want to be a better DJ and a better human being. Every day I think that. » – Yousuke Yukimatsu, (The Guardian, juillet 2026).
Le corps comme prolongement de la musique
Son énergie sur scène frappe immédiatement. Souvent torse nu, le corps tendu, presque sculptural, Yukimatsu donne l’impression de vivre physiquement chaque transition. Cette présence n’a pourtant rien d’une posture marketing. Ancien nageur de compétition, longtemps employé dans le bâtiment, il revendique une relation très concrète à l’effort. La maladie a renforcé cette dimension. Après des mois passés à écouter de la musique pendant sa convalescence, il explique avoir développé une écoute plus attentive, plus sensible. Le temps imposé par les traitements est devenu un temps d’apprentissage. À rebours de l’image du DJ hyperconnecté, obsédé par la nouveauté, Yukimatsu construit aujourd’hui ses performances avec une patience presque artisanale.
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Réapprendre à danser ensemble

Le succès spectaculaire de son passage chez Boiler Room, visionné des millions de fois, ou son invitation à Coachella auraient pu le transformer en nouvelle vedette mondiale de la scène électronique. Pourtant, ce n’est pas la célébrité qui semble guider son discours. Autour de son cou pend un discret pendentif portant le message « No War ». Dans ses interviews, il évoque volontiers l’idée d’une musique capable de rapprocher les individus plutôt que de les opposer. Son admiration pour Treat Each Other Right de Jamie xx ou son envie d’intégrer régulièrement Drop the Hate de Fatboy Slim dans ses sets prolongent cette même idée : utiliser le dancefloor comme un espace où l’écoute précède le jugement.
À l’heure où les algorithmes enferment chacun dans ses certitudes musicales comme dans ses opinions, cette démarche paraît presque radicale. Entre Aphex Twin et Taylor Swift, Yousuke Yukimatsu ne choisit jamais : on pourrait réduire Yousuke Yukimatsu à son incroyable sens du mix ou à son éclectisme spectaculaire. Ce serait passer à côté de l’essentiel. Son parcours rappelle que le rôle d’un DJ ne consiste pas uniquement à faire danser, mais aussi à créer un moment où des inconnus acceptent, le temps d’une nuit, d’écouter ensemble. Dans une époque saturée de tensions, cette idée n’a peut-être jamais été aussi contemporaine.

