Depuis 1996, les soirées Root Down défendent à Fribourg une idée simple : une piste de danse peut accueillir : house, jazz, musiques brésiliennes et broken beat sans demander leurs papiers à l’entrée. Rainer Trüby célèbre cette histoire avec Root Down 30, une compilation de 10 titres publiée le 2 octobre 2026 par Daybreakers Records
Plus qu’un palmarès des grandes heures de Root Down, cette compilation orchestrée par Rainer Trüby retrace une circulation : du jazz vers la house, de Fribourg vers le Brésil, de la collection de disques vers la piste. Son élégance constante limite parfois la surprise, mais elle rappelle ce qu’une soirée peut construire lorsqu’elle dure longtemps : non pas un genre supplémentaire, mais une communauté d’écoute…
Une piste de danse sans douaniers
Les compilations anniversaires finissent souvent en vitrines. Quelques classiques, une chronologie bien rangée et suffisamment de nostalgie pour rassurer les habitués. Root Down 30 choisit cependant une autre voie. Rainer Trüby ne cherche pas à résumer 30 années de soirées, encore moins à reconstituer une nuit idéale. Il assemble des morceaux capables de faire circuler une même chaleur entre plusieurs territoires : deep house, jazz-funk, rythmes afro-latins, soul électronique et musique brésilienne dont il explore depuis longtemps les ramifications. Dans les années 1990, bien avant que l’éclectisme ne devienne un argument courant, Root Down faisait déjà cohabiter ces langages à Fribourg. Gilles Peterson, Jazzanova, Theo Parrish, Kyoto Jazz Massive, Laurent Garnier, Dixon, Peter Kruder ou Richard Dorfmeister sont passés par cette piste devenue, loin des capitales attendues, un point de rencontre de l’underground européen.
Du velours, mais avec une pulsation dessous
Le double vinyle s’ouvre avec Brooklyn Love Boat de Flashbaxx, un morceau souple et lumineux qui installe immédiatement le décor : des instruments qui respirent, un groove qui ne brusque rien et une élégance jamais figée. La reprise de A Horse With No Name par The Soul Session, retravaillée par Marlow et Trüby, prolonge cette sensation de mouvement tranquille. Puis la sélection gagne progressivement en densité. Le rework de All About It par DeejayKul et Soultechnic resserre le rythme, tandis que Crackazat redonne à No Use de Jazzanova et Clara Hill une propulsion house précise, sans effacer la douceur de la voix. Trüby organise ainsi la montée comme un DJ plutôt que comme un archiviste. Chaque morceau prépare le suivant, par une ligne de basse, un clavier ou une manière commune de laisser le rythme prendre son temps.
« My DJ idol from Freiburg. »
– Gilles Peterson, à propos de Rainer Trüby (Facebook, 8 septembre 2022)
L’Atlantique comme ligne de basse
Au centre du disque, les frontières deviennent plus poreuses. One Love de The Afro Love Project ouvre l’espace avant que le Yoruba Soul Mix de Coafeelia, signé Osunlade, n’en déplace le centre de gravité vers une house plus ample et spirituelle. Avec son remix d’Água de BaianaSystem, Antonio Carlos & Jocafi, Jimpster réussit l’un des croisements les plus évidents du projet : la pulsation électronique ne recouvre pas la matière brésilienne, elle lui offre un autre terrain de danse. Jungle Kitten de Da Lata conserve cette tension entre jeu collectif et construction de studio. Rien ici ne ressemble à un exercice de fusion appliqué. Les styles ne sont pas empilés pour produire de l’exotisme ; ils se rencontrent parce qu’ils partagent une même science du mouvement, du contretemps et de la répétition.
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Une histoire racontée depuis la cabine

La dernière face concentre presque toute la philosophie de Root Down. Sur Kenyatta, Rainer Trüby retrouve Corrado Bucci sous le nom Trüccy, avant que Laroye n’étire le morceau dans un mix afro-baléarique aux contours plus ouverts. Felipe Gordon referme l’ensemble avec Let’s Get, Get Together, au point de jonction du jazz et de la house. La sélection ne prétend donc pas dresser l’inventaire définitif d’une institution longue de 30 ans. Elle privilégie une continuité de goût, avec ce que cela comporte de cohérence, mais aussi de prudence : l’ensemble reste chaleureux, policé, rarement abrasif. On aurait pu attendre davantage d’inédits ou quelques bifurcations plus risquées. Mais Root Down 30 expose surtout une méthode : écouter les liens avant les catégories. Daybreakers résume cela en une formule promotionnelle, certes, mais que l’enchaînement des 10 titres rend assez juste : « open-minded, soulful and rooted in discovery ».



