LP : The Geisha Nun

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Difficile de définir l’univers du groupe tant il est cosmopolite

Le nouvel album de The Nunk & Le 61Crew est très beau !Difficile d’attribuer une étiquette à l’univers du groupe tant il est cosmopolite. Ces grands enfants s’amusent des registres comme ils s’affranchissent des frontières musicales. Les fragrances électro, soul, jazz-rock et groove forment un mélange harmonieux qui cousine voluptueusement entre world et classique, et lorsqu’ils sont sur scène ils saupoudrent le tout de quelques petites doses pailletées de punk et de métal. Le trio atypique s’abandonne corps et âmes au jeu de la création, n’hésitant pas à reprendre du Gojira à leur manière, un délice ! Du coup, difficile de refuser leur invitation lorsque le café des sports de Ménilmontant les programme le 15 avril dernier.

Sur place le public s’amasse vers l’entrée, seulement la majorité des personnes ne vient pas pour supporter la performance néanmoins sportive du groupe, une autre affiche illumine l’écran géant de télévision : PSG / Barça ! Ce soir-là (comme d’autres?), le bar se constitue principalement de garçons et la salle se coupe en deux. Un bloc compact de testostérone suinte à l’entrée, les mecs squattent une place au plus près de la télé et de leur verre, lorsqu’une poignée de mélomanes s’installe plus confortablement face à la minuscule scène située au bout du bar.
Le match est commencé quand, habillés et maquillés, les artistes font leur entrée. La véritable rencontre ne se joue pas sur l’écran mais dans la salle : les hourras un peu gras de chaque occasion manquée ponctuent la fraîcheur des mélopées, tandis que la voix de The Nunk porte jusque dans les rangs des sportifs du dimanche, en l’occurrence un mercredi. Des yeux rougis par l’alcool se tournent vers le groupe ; si certains semblent être pris d’une interrogation extrême sur le sens de leur vie, d’autres paraissent habités d’une intense lucidité, probablement due à l’idée qu’ils se font de la fatalité quant à l’issue du match. Le processus d’autoflagellation semble bien rodé, les uns après les autres ils hèlent le barman pour s’assurer que ce dernier n’oublie pas de remettre la petite soeur ; le café des sports porte bien son nom.

Pourtant, imperturbables et inspirés, les trois membres du groupe s’approprient progressivement l’espace. Sur scène l’ambiance est unique, tels trois bâtons d’encens granuleux et incandescents à l’autel du bar, les musiciens occupent l’établissement spirituellement. Si au départ les applaudissements se confondent avec les encouragements des supporteurs du PSG, leur périmètre ne se limite bientôt plus à l’unique devant de scène, des bravos parviennent du coin TV alors qu’aucune action particulière ne s’y déroule. Le contexte est amusant, et de cette atmosphère d’un soir se dégage une certaine douceur, parfois chaleureuse et maternelle, un instant poétique à Paris.

Autre privilège inestimable, observer les regards de certains des amateurs inconditionnels de foot passer devant la scène pour atteindre les WC. Voir cette femme fière chanter sereinement provoque chez eux de l’étonnement, sans compter qu’avec son visage totalement maquillé et ses ailes qui lui poussent dans le dos elle est accompagnée de deux ninjas très impliqués en arrière-plan. Il est probable que le fait de ne pas être dans le contexte d’une fête du genre réveillon du 31 décembre, ou enterrement de vie de jeune fille dans une rue passante un samedi d’été, joue sur l’effet de surprise. Quand quelques-uns se demandent ce que cette femme peut bien foutre sur scène, d’autres profitent de la mi-temps pour s’approcher, afin de s’offrir une alternative tendre à leur grande déception.

Album cover by Berenice V / Art direction by Cathy Cocat (Kti Köka) / Polymorpheïn

L’ambiance change ainsi de camp, au gré du temps et des évènements, jusqu’à former une nébuleuse pétillante et éphémère. Avec le sourire et sans broncher, donner un concert dans ce genre de conditions force le respect. C’est y croire un maximum, c’est à la fois couillu et classieux, et cela prend encore plus de sens lorsque l’on sait que le groupe vient de Normandie et qu’il s’est enfilé six heures de voyage (aller/retour) pour jouer gratuitement. Ces gens-là osent, et imposent leur territoire avec une élégance rare. “Couillu et classieux” : deux adjectifs qui résonnent encore après avoir écouté leur excellent nouvel album entièrement autoproduit.


“The Nunk & Le 61Crew – The Geisha Nun”(2015 Rocku Ju Ichi Productions)
1. My Alter Ego2. Misfit Love3. High Mountain4. Sunday Morning5. In The Valley Of The Kings6. Come and Weep7. Ntima8. Lonely Mermaid9. The Wire

Fondateur de Houz-Motik, Cyprien Rose est DJ et journaliste indépendant. Coordinateur de la rédaction de Postap Mag, il fait aussi partie de l'équipe organisatrice des soirées La Mona

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