Sur Rush, le pianiste roumano-américain Lucian Ban dialogue avec Abdullah Ibrahim, Andrew Hill, Larry Willis et Billy Strayhorn sans chercher à les imiter. Après 20 ans d’existence, son quartet Elevation a trouvé mieux qu’un style : une mémoire commune, capable de passer de la ballade au free jazz et de New York à la Transylvanie sans transformer ses héritages en objets de musée
Enregistré en 2024 mais publié le 11 septembre 2026, Rush réunit Lucian Ban, le saxophoniste Abraham Burton, le contrebassiste John Hébert et le batteur Eric McPherson. Les 9 compositions associent post-bop, improvisation libre, lyrisme modal et mémoire populaire roumaine. Le disque avance comme une conversation entre musiciens, lieux et générations. Une musique exigeante, mais jamais enfermée dans sa propre érudition…
20 ans pour apprendre à parler ensemble

Lucian Ban fonde Elevation à New York en 2006 avec Abraham Burton. Le pianiste, arrivé de Roumanie en 1999 pour étudier à la New School, cherchait alors à se rapprocher de la source américaine du jazz. Il avait même, selon ses propres mots, tourné le dos à la culture de son pays natal, trop occupé à absorber Andrew Hill, Paul Bley et l’intensité de la scène new-yorkaise. Le temps a déplacé cette perspective. Les commandes consacrées à George Enescu, puis le travail mené autour des collectages de Béla Bartók en Transylvanie, ont réintroduit dans sa musique des mélodies et des souvenirs qu’il avait d’abord laissés derrière lui. Cette histoire traverse ses enregistrements avec Mat Maneri, John Surman ou Evan Parker, mais aussi ceux d’Elevation.
Le groupe n’est pourtant pas resté figé autour d’un personnel unique. Sa forme actuelle repose sur 4 musiciens dont les relations dépassent largement le cadre du quartet. Abraham Burton demeure le principal interlocuteur mélodique de Ban ; leur entente est également documentée sur le duo Blacksalt. John Hébert accompagne le pianiste dans ses relectures d’Enescu, tandis qu’avec Eric McPherson il forme une section rythmique rompue aux déplacements les plus subtils. Mystery, enregistré en public au Cornelia Street Cafe et publié en 2013, conservait la tension d’un groupe saisi sur scène. Songs From Afar, en 2016, ouvrait l’ensemble aux chants de Transylvanie interprétés par Gavril Tărmure. Rush, 3e album d’Elevation chez Sunnyside, arrive donc après 20 ans de compagnonnage. Une durée qui compte et qui permet au quartet de changer de vitesse, de registre ou de densité sans avoir à annoncer chaque transition.
Les maîtres restent des interlocuteurs
Le premier morceau, Dark Blue, est dédié à Abdullah Ibrahim. Enregistré le 28 août 2024, près de 2 ans avant la disparition du pianiste sud-africain le 15 juin 2026, il n’avait pas été conçu comme une élégie posthume. Sa publication lui donne désormais une résonance différente. Burton y développe une ligne de ténor chaleureuse, soutenue par des harmonies modales qui rappellent autant l’espace d’Ibrahim que certaines ballades de Charles Mingus ou de Paul Motian. Ban n’essaie pas de reproduire le toucher de son aîné. Il reprend plutôt une manière d’accorder du poids au silence et de faire naître une mélodie à partir de quelques éléments simples. La dédicace reste ainsi contenue dans l’écriture, sans devenir un exercice de ressemblance. La disparition récente d’Ibrahim ajoute de l’émotion au morceau, mais celui-ci existait avant le deuil.
Serenade for Andrew s’adresse à Andrew Hill, l’une des influences essentielles de Ban. Une mesure à 3 temps, une mélodie anguleuse et un swing légèrement décentré renvoient au Blue Note des années 1960. Là encore, l’hommage évite la citation servile. L’esprit de Hill apparaît surtout dans la façon dont la composition semble déplacer son propre centre de gravité. Les lignes sont écrites, mais leur équilibre reste volontairement instable.
Burton se retire sur Cristina’s Hope, déjà présent dans une version pour piano seul sur Ways of Disappearing en 2022. Le trio ne cherche pas à combler l’espace abandonné par le saxophone. Hébert et McPherson laissent la mélodie conserver sa fragilité, donnant au disque un premier point de repos avant l’accélération centrale. Avec Elevation, Ban se tourne vers Larry Willis. La contrebasse de John Hébert y occupe une place plus visible, sans transformer le morceau en solo accompagné. Sa sonorité profonde agit comme une voix intérieure, tandis que le piano et le saxophone travaillent autour d’elle. Le quartet démontre ici sa capacité à jouer doucement sans perdre sa tension.
« Nous sommes des musiciens de jazz, des improvisateurs, pas des musiciens traditionnels rejouant des chants populaires. »
– Lucian Ban (entretien avec Dean Nardi pour All About Jazz, 18 juin 2025)
Quand le titre tient sa promesse
Après 3 morceaux principalement lyriques, Rush change brutalement la pression. Son thème rapide, ses appuis déplacés et sa trajectoire volontairement difficile à stabiliser évoquent le jazz d’Ornette Coleman, mais aussi les architectures de Thelonious Monk, Herbie Nichols ou Sam Rivers. Le morceau n’utilise pas la vitesse comme une simple démonstration. Elle devient une manière de forcer les musiciens à prendre des décisions immédiates. Eric McPherson se trouve au centre de cette poussée. Son jeu ne se contente pas de marquer la pulsation : il en modifie sans cesse la perception. Les accents déplacent la phrase, les relances raccourcissent les distances et le quartet semble momentanément avancer plus vite que ses propres repères. La maîtrise collective empêche pourtant le morceau de se disperser.
Congestion Tax prolonge cette énergie par une autre méthode. Dans une improvisation libre, la pièce commence par un échange entre Ban et McPherson, avant l’entrée de Burton et Hébert. Son titre évoque directement New York : circulation, impatience, trajectoires contrariées, nécessité de trouver un passage dans un espace déjà saturé. La musique se densifie par rencontres successives, sans thème imposé pour en ordonner le parcours. Cette liberté constitue l’une des forces de Rush, mais aussi sa discrète limite. Le quartet joue avec une telle intelligence commune que les zones les plus risquées restent rarement chaotiques. Les tensions se résolvent, les déséquilibres trouvent leur appui et chaque musicien sait exactement quand laisser de l’espace. On pourrait souhaiter, par endroits, que le groupe conserve plus longtemps l’inconfort qu’il vient de créer. Cette retenue évite cependant que le disque confonde liberté et agitation.
De Strayhorn à la Transylvanie
Chakra adresse un signe à Billy Strayhorn. Le lien passe par le chromatisme, la finesse harmonique et le refus d’opposer sophistication et émotion. Abraham Burton y joue un rôle déterminant : son ténor donne une continuité humaine aux déplacements de l’écriture. Chez lui, la tradition ne fonctionne jamais comme une contrainte. Elle devient un réservoir de nuances, de timbres et de manières d’articuler une phrase. Syndrome rassemble ensuite plusieurs facettes du quartet. Le groove y cohabite avec les échanges improvisés et les écarts harmoniques. Cette mobilité résume assez bien la position d’Elevation : trop libre pour être réduit au post-bop, trop attaché à la composition pour relever entièrement du free jazz.
La dernière pièce déplace pourtant tout le disque. Golden Oriole est l’arrangement d’un ancien chant populaire transylvain, interprété par Gavril Tărmure. Le chanteur avait déjà accompagné Elevation sur Songs From Afar. Sa présence ne sert pas à appliquer une couleur « folklorique » à un quartet new-yorkais. Elle rappelle que la musique de Ban possède désormais plusieurs foyers. La rencontre avec Tărmure trouve son origine dans une tournée d’Elevation en Transylvanie. Après un concert, un promoteur local se mit à chanter de vieilles mélodies que Ban lui-même ne connaissait pas. Burton et Hébert furent immédiatement bouleversés. Ces chansons furent ensuite enregistrées a cappella, puis arrangées par le groupe. Ce détour ramena progressivement le pianiste vers une culture qu’il avait d’abord voulu tenir à distance.
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La mémoire remise en circulation

Rush porte bien son titre, mais la vitesse n’en est qu’un aspect. Le disque repose surtout sur une circulation : entre écriture et improvisation, les États-Unis et la Roumanie, les maîtres disparus et les musiciens présents. Les dédicaces à Abdullah Ibrahim, Andrew Hill, Larry Willis et Billy Strayhorn n’établissent pas un panthéon. Elles montrent comment une influence continue d’agir lorsqu’elle passe dans les mains d’autres interprètes.
La cohérence de l’ensemble ne vient donc pas d’une esthétique uniforme. Dark Blue et Congestion Tax semblent appartenir à des climats opposés ; Cristina’s Hope et Rush ne sollicitent ni la même écoute ni la même énergie. Pourtant, les 4 musiciens conservent partout une même qualité de conversation. C’est peut-être ce qui distingue le plus nettement Elevation après 20 ans : personne ne se contente d’accompagner, mais personne ne cherche non plus à occuper tout l’espace. Sur Rush, Lucian Ban ne choisit pas entre ses différentes histoires. Il les remet en mouvement, assez vite pour qu’elles cessent d’être du passé.

