Deux ans après From the Fire, Audrey Powne poursuit son parcours élémentaire avec Bodies of Water. La trompettiste, chanteuse, compositrice et productrice australienne transforme les mouvements de l’eau en langage musical et politique : une matière instable, capable d’absorber les chocs comme de les transmettre
Enregistré entre Londres, New York et les chambres d’hôtel traversées en tournée, Bodies of Water réunit jazz contemporain, soul oblique, rythmiques afrobeat et grooves, notamment inspirés par J Dilla. Audrey Powne y rassemble trompette, chant, claviers, composition et production dans une écriture devenue pleinement personnelle…
Du feu à l’eau
Passer du feu à l’eau pourrait ressembler à un simple changement de décor. Pour Audrey Powne, il s’agit d’un déplacement intérieur. Son premier album, From the Fire, avançait porté par l’énergie de la transformation. Bodies of Water s’intéresse à ce qui demeure après l’impact, comme les traces laissées par nos actes, la possibilité de réparer mais aussi la façon dont les mouvements d’un individu finissent par atteindre les autres. L’image vient de Small Worlds, le roman de Caleb Azumah Nelson. Un personnage tente d’y faire de son corps une surface aussi calme que l’eau, alors que persistent en dessous les ondulations, la marée et une force d’attraction violente. Powne reprend cette tension à son compte. Sous la continuité apparente du disque circulent la colère, la culpabilité, la peur ainsi qu’une interrogation plus large sur notre capacité à vivre ensemble.
Une musique assemblée en chemin
L’album s’est donc construit entre Londres, New York et les hôtels occupés au fil des tournées d’Audrey Powne comme trompettiste et choriste de session. La base rythmique a été enregistrée en 2 jours aux Electric Garden Studios de Brooklyn avec le bassiste David « DJ » Ginyard et le batteur Jonathan Barber. Powne a ensuite consacré une grande partie de 2025 à reprendre cette matière, superposant sa voix, sa trompette et ses claviers. La basse et la batterie conservent la spontanéité de ces séances, tandis que les arrangements dessinent progressivement un espace plus intérieur. Le guitariste Randy Runyon enrichit cette profondeur par un jeu attentif aux textures, et le mixage de Lewis Moody maintient la cohérence d’un ensemble traversé par de nombreuses influences.
« Cet album est ma tentative la plus aboutie pour réunir mes influences les plus profondes, tout en poursuivant la recherche d’une voix artistique qui dépasse la trompette ou le chant et reflète pleinement mon identité d’artiste et de femme. »
– Audrey Powne
De la faute individuelle au désordre collectif
Sur Swollen, Karma et Broken Record, Audrey Powne revient sur des actes, les siens comme ceux des autres, dont le poids semblait d’abord impossible à supporter. Elle les regarde comme des forces qui traversent une existence : violentes lorsqu’elles surviennent, puis progressivement absorbées par le temps. Stay Awake, Creeds, RYV et Two Sides élargissent le regard vers la polarisation politique et la facilité avec laquelle les paroles publiques peuvent tenir lieu d’action. L’eau devient alors la ligne de pensée du disque. Elle conserve la mémoire des bouleversements, circule d’un corps à l’autre et finit toujours par produire des effets, ailleurs… Les rythmes accompagnent ce mouvement, ils avancent, se brisent, reprennent leur cours ou laissent momentanément place au silence.
- À lire aussi sur Houz-Motik : réorchestrer Dilla sans trahir ses failles
Une voix devenue plurielle

La trompette garde un rôle central, mais elle partage désormais l’espace avec le chant, les claviers et la production. Powne l’utilise comme une seconde voix, capable de poursuivre ce que les paroles ont laissé en suspens. Autour d’elle se croisent jazz spirituel, soul aux contours flous, pulsations afrobeat, textures ambient et rythmes marqués par J Dilla. Miles Davis et Maurice Ravel figurent également parmi ses repères. Le morceau-titre rassemble ces différents courants et referme l’album sur l’idée d’un monde toujours en mouvement, parfois destructeur, parfois réparateur. Bodies of Water demande du temps, certaines compositions ne se livrent pas immédiatement, leur densité oblige à revenir au disque pour en capter les courants souterrains.



