LP Now Claims My Timid Heart

Kafka sous cloche : Aris Kindt dissèque l’intime jusqu’à l’os

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Avec Now Claims My Timid Heart, Aris Kindt poursuit une œuvre de retrait et de tension, où l’émotion ne déborde jamais mais s’infiltre lentement, à bas bruit. Un disque qui transforme la correspondance amoureuse en chambre sourde, et l’écoute en expérience intérieure

En s’inspirant des lettres les plus sombres de Franz Kafka, Aris Kindt signe un album froid, rigoureux, mais traversé d’une humanité paradoxale. Now Claims My Timid Heart, chez Quiet Time, prolonge la trajectoire entamée avec Swann and Odette, tout en resserrant encore l’espace émotionnel ; un disque ambient exigeant, qui refuse l’emphase comme la consolation…

Un duo, un système clos

Photo Gabe Hedrick
Gabe Hedrick DR

Derrière Aris Kindt, on retrouve Francis Harris et Gabe Hedrick, deux musiciens qui avancent à contre-courant des dynamiques expressives habituelles. Leur musique se construit comme un espace fermé, presque architectural, où chaque élément semble confiné à sa propre fonction. Ambient, drones, réminiscences dub ou métal lent : rien ne s’ouvre vraiment, tout circule en vase clos. Ce choix n’a rien de décoratif. Il impose une distance, une posture d’écoute attentive, parfois inconfortable. Kafka comme matrice, pas comme prétexte : le titre du disque fait directement référence aux Letters to Felice, cette correspondance massive et souvent écrasante adressée à Felice Bauer. Là où les Letters to Milena ont nourri une mythologie romantique, celles à Felice exposent surtout la fatigue morale, l’auto-analyse obsessionnelle, l’impossibilité d’aimer sans se dissoudre. Aris Kindt ne cherche pas à illustrer Kafka, encore moins à le romantiser. Le parallèle est structurel ; même enfermement, même lucidité douloureuse, même tension entre désir et retrait.

« Je ne sais pas aimer autrement qu’en me consumant moi-même. » — Franz Kafka (Letters to Felice, lettre du 30 novembre 1912)

Des pièces sans espace

Photo Francis Harris
Francis Harris DR

Pour cet album, Harris a volontairement réduit la notion d’espace sonore. Les morceaux ont été conçus comme des pièces hermétiques, façonnées par l’usage intensif de la convolution reverb. Chaque titre agit ainsi comme un field recording venu d’un lieu inaccessible. On n’y circule pas librement : on observe, à distance. L’effet est saisissant au casque, notamment à faible volume, quand la musique semble moins remplir l’espace que s’y dissoudre.

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Photo Aris Kindt
Aris Kindt DR

Le morceau Letters to Felice cristallise parfaitement cette esthétique. Atonal, presque dystopique, il porte aussi la marque du travail de Phil Weinrobe, dont le mixage accentue la dimension clinique du projet. Rien ici ne pulse par plaisir. Les sons évoquent davantage un organisme sous surveillance qu’un corps traversé par le désir. On pense moins à la lettre d’amour qu’à la table d’opération. Le cœur bat, mais mécaniquement. Now Claims My Timid Heart prolonge l’univers d’Aris Kindt tout en le durcissant. Plus intérieur, plus analytique, le disque ne cherche jamais à séduire. Il observe, dissèque, retient. Cette musique ne s’adresse pas à celles et ceux qui attendent une catharsis immédiate ou une émotion expansive. Elle parle plutôt à ceux qui acceptent de rester à distance, d’écouter sans projection, et de reconnaître dans ce retrait même une forme de vérité. Un disque austère, nécessaire, qui rappelle que l’intime n’est pas toujours un refuge, parfois seulement une chambre close.

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