Après des années passées à faire corps avec des ensembles exigeants, comme Cinematic Orchestra, Dominic J Marshall avance à visage découvert. The White Prince n’est ni un album de rupture ni une démonstration. Plutôt un point d’équilibre flottant, où le jazz dialogue avec le hip-hop et l’électronique sans chercher la synthèse parfaite ; un disque qui préfère la transmission à la formule
Projet solo traversé d’invitations précises, The White Prince interroge la notion même d’auteur unique. Entre écriture collective diffuse, rapport intime au texte et refus de la pop comme destination obligée, Dominic J Marshall esquisse un territoire ouvert. Un album, ambient, hip-hop, jazz et électronique, qui pose plus de questions qu’il n’apporte de réponses, et c’est précisément là qu’il est fertile…
Un solo habité par le collectif

Présenté comme un travail personnel, The White Prince ne se replie jamais sur une logique d’isolement. Les invités sont nombreux, mais jamais décoratifs. Chacun intervient à un endroit précis, sur une fonction claire, sans brouiller la direction d’ensemble. Le collectif n’est plus un mode de production permanent, mais une ressource activée au bon moment ; comme avec le violoniste Miguel Atwood-Ferguson (Flying Lotus, Kendrick Lamar, Bonobo, Kamasi Washington, Bonnie), ou avec le producteur multi-instrumentiste David Mrakpor (Blue Lab Beats). Ce choix dit beaucoup de la maturité du projet, Marshall conserve la maîtrise du récit, tout en laissant entrer des voix qui déplacent subtilement le centre. Le groupe devient une constellation, pas une bannière.
Savoir arrêter un morceau : l’album donne souvent l’impression de morceaux qui auraient pu continuer autrement, ailleurs. Rien n’est figé, rien n’est surproduit. Cette sensation tient à une décision rare, accepter la fin. Ici, le “terminé” ne semble pas relever d’un critère technique, mais d’un seuil sensible. Quand le morceau dit ce qu’il avait à dire, même imparfaitement, il est laissé en l’état. La tentation de prolonger existe, évidemment, mais elle est contenue. Le disque préfère la justesse du moment à l’illusion de l’aboutissement total.
« Plus qu’un album de genre, The White Prince fonctionne comme un espace de passage : rien n’y est figé, tout y reste en mouvement… » — Houz-Motik Magazine
Le texte comme matière vivante

Rap et chant ne sont ni des ornements ni des clins d’œil stylistiques. Ils apparaissent quand la musique appelle une parole incarnée. Parfois directe, parfois fragmentaire, l’écriture fonctionne comme une couche narrative mobile, jamais dominante. Le texte ne cherche pas à expliquer la musique. Il la traverse, la contredit parfois, l’éclaire ailleurs. Cette approche empêche toute lecture univoque et maintient une tension constante entre sens et sensation.
Une cohérence par l’ouverture : jazz, hip-hop, électronique : les étiquettes sont là, mais elles ne structurent pas l’écoute. Ce qui relie les morceaux, ce n’est pas un genre, mais une logique d’ouverture. Contrairement à une écriture pop qui vise souvent la résolution, The White Prince accepte la suspension. Les formes restent poreuses, les influences circulent sans hiérarchie. Le disque ne cherche pas le consensus, mais la continuité d’un mouvement intérieur.
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The White Prince, en 5 questions :
Cyprien.Rose. Même s’il s’agit d’un projet solo, l’album compte quelques artistes invités. Que reste-t-il de l’esprit collectif dans ce type de projet ? Comment choisissez-vous les artistes avec lesquels vous désirez travaillez ?
Dominic.J.Marshall. Je considère que le collectif et l’individu sont divinement liés par le biais de la musique. Cela peut parfois se perdre dans une production excessive, mais mon objectif n’a jamais été d’interférer avec les notes. Un collectif n’est aussi fort (ou faible) que les individus qui le composent. Je choisis des musiciens qui semblent ne pas être de vraies personnes, leur jeu me fait remettre en question la simulation de la vie. Ensuite, nous abordons nos instruments dans un état de confiance radicale car beaucoup de choses doivent se dérouler correctement pour que la musique s’épanouisse.
C.R. Quand décidez-vous qu’un morceau est terminé ? Êtes-vous tenté de continuer indéfiniment, en ajoutant et en affinant ? Qu’est-ce qui vous aide à prendre cette décision ?
D.J.M. Dès le début, j’ai une version parfaite de la chanson dans ma tête. La version réelle est assez rudimentaire et brute au départ, jusqu’à ce que je m’y attelle. Je nourris donc la chanson comme si c’était un petit chaton qui s’habitue à son nouveau foyer. La patience est une force. La chanson est terminée lorsque la version réelle correspond à celle que j’ai en tête. À ce moment-là, le chaton a atteint sa taille adulte, alors j’arrête de le nourrir (contrairement à un vrai chaton). Puis il sort dehors…
C.R. Le rap et le chant jouent un rôle important ici. Est-ce quelque chose de spontané, lié à certains morceaux, ou un choix plus narratif pour l’album dans son ensemble ? Plus largement, quel rôle jouent les paroles dans ton travail ?
D.J.M. Mes paroles reflètent la façon dont je relie mes pensées et mes sentiments, qui sont parfois en contradiction les uns avec les autres. J’aime résoudre ces conflits à travers le rap. Le rôle de mes paroles est d’être moi-même, je suppose. Ce rôle, c’est Dominic. Je me suis récemment dit que la musique instrumentale était féminine, tandis que la musique vocale était masculine, car on ne comprend jamais clairement ce que dit la musique instrumentale, alors qu’on comprend immédiatement la musique vocale.
C.R. Le jazz, le hip-hop et la musique électronique coexistent sans effets de fusion spectaculaires. Prétendez-vous à une logique plus large que la pop, au sens classique du terme ?
D.J.M. Je veux simplement le meilleur des deux mondes. Je ne sais pas pourquoi je déteste autant les genres musicaux. Pour moi, les genres sont comme la couleur des yeux. Je peux décrire quelqu’un par la couleur de ses yeux, mais cela ne vous apprend pas grand-chose sur lui. C’est en voyant son visage que vous savez à quoi il ressemble. Tous les styles musicaux ont un élément commun, et c’est ce qui m’attire.
C.R. Vous mentionnez “Gospel of Dominic” (l’Évangile de Dominique) comme un fil conducteur. Doit-on y voir un simple cadre symbolique ou les fondements d’un univers en devenir ? Une franchise en devenir ou simplement une liberté que vous vous accordez ?
D.J.M. “Gospel of Dominic” signifie :
1) Écouter
2) Dire ce que l’on pense, quelles qu’en soient les conséquences
3) Renoncer à contrôler la façon dont cela est reçu
Cela peut sembler facile, mais réussir chacun d’entre eux est une tâche en soi.
Ensuite, vous devez les combiner dans le bon ordre et continuer à vivre l’Évangile.

“Gospel of Dominic” : le terme intrigue, amuse, interroge… Rien n’indique ici la volonté d’en bâtir une franchise. L’expression fonctionne surtout comme un espace de liberté, un territoire franc où tout peut être tenté sans obligation de cohérence dogmatique. The White Prince ne cherche pas à imposer une vision définitive. Il trace des lignes, ouvre des passages, puis laisse de la place. Un disque qui gagne à être écouté comme un processus en cours, plus que comme un point d’arrivée.



