Avec Oblivion Seekers, Ben Vida poursuit une trajectoire discrète mais déterminante : déplacer la musique vers un territoire où le langage cesse d’être un simple vecteur de sens pour devenir matière sonore autonome. Une œuvre lente, poreuse, qui demande moins à être comprise qu’à être traversée
Entre spoken word décentré et trame instrumentale minimale, Oblivion Seekers de Ben Vida explore une idée simple mais exigeante : écouter le monde comme un flux de signes en recomposition constante. Une proposition qui s’inscrit dans une lignée expérimentale, tout en ouvrant une piste plus contemporaine, celle d’une écoute fragmentée, saturée, presque cognitive…
Langage en suspension, musique en retrait

Le point de départ est clair, presque trop ? La langue partout, tout le temps. Vida ne cherche pas à la fuir. Il la découpe, la ralentit, la redistribue. Les voix (Félicia Atkinson, Christina Vantzou, John Also Bennett, Nina Dante) ne jouent pas des rôles. Elles deviennent des surfaces. Ni incarnation, ni narration. Juste des flux. Cette neutralité fonctionne mais elle lisse aussi les tensions. Le risque est de produire une écoute homogène, presque anesthésiante, là où le sujet appelait des ruptures plus nettes. Structures fines, peu de relief ? Les pièces reposent sur des architectures précises : duos vocaux, micro-décalages rythmiques, motifs qui s’entrelacent. On entend l’influence de Robert Ashley, évidente, assumée. Mais là où Ashley introduisait souvent une friction narrative ou psychologique, Vida reste sur une ligne plus contemplative. Les saxophones de Matt Bauder et Will Epstein, la basse de Henry Fraser, ou encore la percussion de Booker Stardrum apportent des nuances, mais rarement un basculement.
« Her tongue was out to kill her / all hail this mental space / constructing ambiguity / and the endless stream. » – Ben Vida
Fragments du réel
Matériau textuel, lectures, impressions… C’est cohérent avec l’idée d’un monde saturé de signes. Mais l’accumulation reste parfois illustrative. On comprend le geste, on en perçoit les intentions, sans toujours être surpris par ses effets. Là où le montage pourrait créer un choc, il privilégie la continuité. Une ligne comme : “constructing ambiguity / and the endless stream” agit presque comme une note d’intention intégrée au morceau, un mantra ?
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Une écoute cognitive plus que sensorielle. L’album fonctionne surtout dans la durée. Pas par climax, mais par immersion lente. Une sorte de mantra instable aux références implicites : Meredith Monk, The Fall, Pet Shop Boys. Vida se distingue cependant par une approche plus abstraite, moins incarnée. Une musique qui se pense autant qu’elle s’écoute. Ce n’est absolument pas un défaut, mais cela peut réduire son accessibilité immédiate, et tenir à distance une partie du public… Oblivion Seekers tient sa ligne, cohérent, maîtrisé et exigeant. Il manque peut-être une zone de rupture, un point de déséquilibre. Reste une proposition assez solide qui ouvre une question, plus large : comment continuer à faire de la musique quand le monde parle déjà en continu ?



