Compositeur gallois installé à Paris, Louis Heel trace avec Sense Apart un territoire discret mais structuré, où formation classique et cultures électroniques entrent en dialogue
Entre ambient, electronica et inflexions funk ralenties, l’album Sense Apart propose une écriture patiente, centrée sur la mélodie et les équilibres. Louis Heel privilégie les transitions aux ruptures, et offre une ouverture aux écoutes attentives, presque introspectives…
Entre deux mondes…

Louis Heel, de son vrai nom Geraint Edwards, vient du Pays de Galles. Londres, d’abord. Birkbeck College, quatre années à étudier la composition, à traverser le baroque, puis les formes modernes. Cette base solide, presque académique, se dévoile dans Sense Apart. À côté, une autre éducation : les machines, l’électronique. Et surtout cette fascination pour la disco américaine des années 1970, dans ses marges, ses zones moins visibles. Arrivé à Paris, il prolonge et cultive ce double ancrage. DJ dans plusieurs clubs, sans basculer dans une logique purement fonctionnelle, le mix reste lié à l’écoute, au détail, à la manière dont une ligne s’inscrit dans une autre.
L’écriture avant l’effet. Sense Apart ne cherche pas particulièrement à impressionner, ce qui tient avant tout, c’est l’écriture. Des lignes mélodiques, simples en apparence, mais tenues, étirées, parfois suspendues. L’ambient n’est jamais un objet décoratif et l’électronique ne cherche pas la rupture permanente. Tout se joue dans les glissements, subtils. On pense par moments à certaines textures héritées des années 80 – l’artiste nous dit être inspiré notamment par le travail « expérimental » de Patrick Cowley – et à l’électronica du début des années 1990, mais aussi la musique classique, Bach notamment, et le funk, en légers saupoudrages.
« Une musique qui ne cherche pas l’impact immédiat, mais l’équilibre des lignes et la tenue des formes. » – Houz-Motik
Quelques questions à Louis Heel…
Cyprien.Rose. Comment ta formation au Birkbeck College influence-t-elle concrètement ta manière de composer aujourd’hui, notamment dans un environnement électronique ?

Louis.Heel. J’y ai appris l’harmonie, le contrepoint et différentes formes, mais aussi des techniques qui créent l’unité, le contraste, la tension et le relâchement. Ce sont des éléments universels à de nombreux styles de musique, y compris la musique électronique. L’influence la plus évidente se manifeste dans la conduite des voix, les changements d’accords et l’importance souvent accordée à la mélodie. Cependant, beaucoup d’éléments proviennent d’ailleurs, comme la programmation des sons de synthétiseur, les rythmes de batterie et les techniques de mixage.
C.R. Pour Sense Apart, la mélodie semble centrale. Est-ce un point de départ, des notes issues de ton esprit, ou une conséquence du travail sonore ?
L.H. Le point de départ peut être n’importe quoi : une progression d’accords, un rythme, une ligne de basse ou une mélodie. Souvent, ces éléments sont travaillés ensemble. Par exemple, s’il y a un beat de départ, la composition de la basse en dépendra. Parfois, une mélodie naît de l’improvisation : je travaille au clavier, j’essaie différentes pistes, j’élimine ce qui ne fonctionne pas, je garde ce qui marche, puis je peaufine. D’autres fois, j’entends la mélodie directement dans ma tête.
C.R. Ton intérêt pour la disco, notamment américaine, des années 1970 est souvent évoqué. Qu’est-ce que tu en retiens réellement dans ta musique aujourd’hui ?
L.H. On perçoit l’influence du funk sur quelques morceaux de cet album, mais elle reste assez discrète dans l’ensemble. J’ai d’autres morceaux sur mon Bandcamp où l’influence disco est beaucoup plus marquée. Cet album est plutôt fait pour être écouté chez soi ou dans l’espace détente d’un club ! Je ne peux pas parler au nom de tous, mais je pense que beaucoup d’entre nous ont des moments où l’on a envie d’écouter de la musique qui nous fait danser, et d’autres où l’on a envie d’écouter de la musique qui nous transporte ailleurs mentalement. Pourrait-on parler des côtés extravertis et introvertis de notre nature ? Qui sait ? C’est bien d’explorer différentes facettes de nos goûts, je crois. À cet égard, quelqu’un comme Arthur Russell est intéressant car il a composé dans de nombreux styles.
C.R. Ton expérience de DJ à Paris a-t-elle modifié ta manière de produire, ou gardes-tu ces deux pratiques séparées ? Ce que tu composes varie de ce que tu peux jouer en soirée, est-ce une autre façon de se dévoiler, comme revendiquer une appartenance à un mouvement musical, puis se dénuder musicalement en livrant ce qui se joue en toi ?

L.H. Beaucoup de musique est faite pour être mixée facilement par les DJs, ce qui influence forcément sa production. J’essaie de ne pas trop m’en préoccuper, même si c’est clairement présent dans certaines titres. Chaque morceau vous révélera sa véritable nature pendant que vous travaillez dessus ; la créativité ne connaît pas de règles ni d’attentes. Je dirais que ces deux pratiques sont séparées pour moi actuellement, mais cela pourrait changer. La production et le DJing s’influencent souvent mutuellement. Ce sont aussi deux métiers différents, qui demandent tous deux du temps. Pour le moment, je me concentre sur la production et la création musicale. Parfois, c’est pour le dancefloor, parfois non. J’ai déjà passé ma propre musique en soirée, et ce n’est pas chose facile. On entend chaque détail, car c’est vous qui l’avez créée, des choses que les autres ne remarquent pas.
C.R. Sense Apart évite les effets démonstratifs et les structures trop marquées. Ce choix, dont l’esthétique semble assumée, c’est ta façon naturelle de travailler ?
L.H. C’est peut-être une question de goût. La musique qui ne fait que mettre en avant des effets démonstratifs peut m’ennuyer. Il y a certaines structures subtiles dans certains morceaux, oui, c’est une esthétique assumée. Travailler les transitions et les changements qui semblent « naturels », c’est l’essence même de la musique. Créer une unité d’une partie à l’autre. Je dirais que c’est une façon naturelle de travailler, même si j’ai aussi composé des morceaux où la structure est plus clairement définie. La musique est si variée, tant de choses différentes peuvent garder notre attention.
C.R. Tu créer également des vêtements, si j’ai bonne mémoire. Dans ces créations, penses-tu qu’il y a davantage de liens avec la musique du DJ, celle du compositeur, ou bien est-ce la combinaison ultime des deux ?
L.H. Ce sont clairement deux métiers différents, chacun nécessitant des compétences spécifiques. Cependant, le processus créatif est similaire. Apprendre comment quelque chose est construit. Résoudre des problèmes et réfléchir à la meilleure façon de procéder. Prendre constamment de nombreuses décisions. Apprendre de l’expérience. Créer, c’est apprendre, et cet apprentissage est sans fin. Il y a toujours quelque chose de nouveau à apprendre et des façons de s’améliorer. Quelqu’un m’a dit un jour que ma « musique est très visuelle ». Quelles images cela a évoquées pour lui, je l’ignore, mais j’ai beaucoup aimé l’idée…
Rythmes retenus, tensions souples
Les structures rythmiques de Sense Apart restent mesurées. Downtempo, parfois teinté de ce funk sans appui lourd. La pulsation existe bien sûr, mais elle n’écrase jamais rien. Elle accompagne. Elle soutient. Et c’est là que le disque trouve sa véritable cohérence : dans cette capacité à maintenir une tension basse, continue. Pas de climax forcé. Pas de montée artificielle. Une progression lente, presque organique.
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Un disque de circulation ? De l’ambient à l’électro en passant par le downtempo, la musique de Louis Heel à la singularité de ne pas être facilement « classable ». Ici, nous parlerons plutôt de circulation. Entre les formes. Entre les héritages. Entre les échelles d’écoute aussi, du casque à l’espace, du salon au jardin… Sense Apart tient par ce qu’il ne fait pas et par ce qu’il laisse en suspens. Que ce soit dans le confort d’un salon, la douceur d’un chemin bucolique ou encore l’onirisme d’un train régional, ce disque trouve sa place dans la curiosité ; dans les espaces d’écoute durables, c’est là qu’il sonne le mieux.


