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Apprendre à écouter la répétition

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Formée à la musique classique et élevée avec la pop en mandarin, l’artiste Yu est longtemps restée étrangère aux codes de la culture club. Invitée à une séance d’écoute sans préparation, elle raconte comment ce qui lui paraissait répétitif est progressivement devenu un monde de textures, de déplacements infimes et de sensations physiques

Le principe de la série Raj Plus One tient en peu de mots : un invité, des disques et aucune préparation. L’absence de programme ne condamne pas la rencontre à l’improvisation bavarde. Elle permet au contraire aux morceaux de conduire la conversation, de faire surgir des souvenirs et d’établir des correspondances entre des univers qui, sur le papier, ne semblaient pas nécessairement destinés à se rencontrer. Pour cette session, Raj reçoit Yu, musicienne originaire de Chine continentale et formée à la musique classique. L’artiste offre plutôt un point de vue précieux sur ce que les familiers des musiques électroniques finissent parfois par ne plus interroger.

Entendre d’abord une répétition

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© Yu Su

Que perçoit-on d’une musique électronique lorsque l’on n’en connaît ni les codes ni les usages ? Probablement, dans un premier temps, ce qu’elle montre avec le plus d’évidence : la répétition. Là où l’auditeur habitué reconnaît une progression, une tension ou une modification subtile, une oreille étrangère à cette grammaire peut n’entendre qu’un motif reconduit presque à l’identique. La musique semble alors refuser ce que la chanson, la pop ou une grande partie du répertoire classique nous ont appris à attendre, à avoir un développement clairement perceptible, un refrain, une résolution ou une rupture.

Le parcours de Yu ne passe pas par les voies habituelles du récit électronique occidental : ni adolescence nourrie de raves, ni initiation précoce dans les clubs, mais une culture musicale d’abord façonnée par la musique savante et la pop en mandarin. Une position extérieure qui ne constitue pas un manque à combler. Yu raconte cette résistance initiale, puis le déplacement progressif de son écoute. La répétition cesse peu à peu d’être perçue comme une absence d’événement. Elle devient le cadre à l’intérieur duquel des transformations minuscules acquièrent toute leur importance : une fréquence qui se déplace, une matière qui s’épaissit, un rythme légèrement désaxé, un son qui apparaît puis s’efface. Il ne s’agit plus d’attendre que le morceau change, mais d’apprendre à entendre comment il change.

Du motif à la texture

Les disques écoutés pendant la session dessinent une circulation entre plusieurs territoires : les paysages électroniques d’Emeralds, les constructions de James Holden, la pulsation continue de Can, mais aussi le dub, le shoegaze, le hip-hop ou Talking Heads. Ces musiques ne relèvent pas toutes du minimalisme au sens strict. Elles partagent néanmoins une même manière de déplacer l’attention. La mélodie et la structure restent présentes, mais elles ne constituent plus nécessairement le centre de l’expérience. L’espace, le grain, la densité et la durée deviennent des éléments aussi déterminants.

Le dub procède par retraits, échos et apparitions. Le shoegaze accumule les couches jusqu’à rendre incertaine la provenance de chaque son. Le krautrock installe une pulsation dont la continuité permet aux modifications les plus discrètes de prendre de l’ampleur. Certaines productions électroniques travaillent, elles aussi, un matériau volontairement limité, transformé avec suffisamment de patience pour que l’auditeur ne sache plus exactement quand le paysage a changé. Créer avec peu d’éléments ne signifie donc pas produire une musique pauvre. Cela impose au contraire une précision particulière : lorsque rien ne peut être dissimulé derrière l’accumulation, chaque timbre, chaque silence et chaque variation comptent.

« Il ne s’agit plus d’attendre que le morceau change, mais d’apprendre à entendre comment il change. »

– Houz-Motik

Le club comme contexte d’apprentissage

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Cette évolution ne repose cependant pas uniquement sur les disques. Une musique ne se découvre jamais dans le vide. Elle est aussi façonnée par les lieux où elle résonne, les personnes qui la transmettent et les usages sociaux qui l’accompagnent. La culture club occidentale possède ses propres codes : le volume, la nuit, la répétition prolongée, l’engagement du corps, la disparition momentanée de la distinction entre la scène et le public. Pour qui n’a pas grandi dans cet environnement, ces conventions ne vont pas de soi. Elles doivent être observées, comprises, parfois apprivoisées.

Le parcours de Yu rappelle ainsi que l’écoute est un apprentissage culturel autant que musical. Entrer dans une scène, c’est découvrir des sons, mais aussi une manière de les vivre. Le même morceau ne produit pas la même expérience écouté seul, à faible volume, ou partagé au milieu d’une petite salle où artistes et public se trouvent presque au même niveau. La conversation insiste à juste titre sur ces espaces modestes. Les petites soirées, les scènes ouvertes et les lieux intimistes ne sont pas seulement des versions réduites des grands événements. Ils constituent souvent les endroits où se forment réellement les communautés. On y échange des références, on y teste des idées et on y rencontre de futurs collaborateurs. Le public n’assiste pas simplement à l’apparition d’une scène ; il participe à sa construction.

Le DJing comme montage

La découverte de cette écoute transforme également le rapport de Yu au DJing. Enchaîner des morceaux ne consiste pas seulement à maintenir un mouvement ou à aligner des titres compatibles. Un set peut construire un récit sans suivre une narration linéaire. Une texture entendue au début peut réapparaître plus tard dans un tout autre contexte. Un morceau peut répondre à un autre, malgré la distance des époques ou des genres. Revenir sur une idée déjà exposée ne relève alors pas de la redondance, mais du rappel : comme au cinéma, le montage organise la mémoire de celui qui regarde – ou, ici, de celui qui écoute.

Cette conception du DJing rejoint le principe même de Raj Plus One. Les disques ne sont pas convoqués pour illustrer une démonstration préparée à l’avance. Leur succession produit progressivement sa propre logique. La conversation avance par associations, bifurcations et retours, laissant apparaître ce qui relie Can à la musique électronique contemporaine, le hip-hop aux archives qu’il échantillonne, ou le shoegaze à certaines recherches sur la matière sonore.

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Une autre manière d’entendre

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Le parcours de Yu ne raconte donc pas simplement une conversion aux musiques électroniques. Il montre que nos goûts dépendent en partie des outils d’écoute dont nous disposons. Ce que nous déclarons monotone, hermétique ou inaccessible n’est pas toujours dépourvu de richesse : il peut nous manquer le contexte, le temps ou l’attention permettant de la percevoir.

Apprendre à écouter la répétition, ce n’est pas se convaincre artificiellement que toute boucle dissimule une profondeur. C’est devenir attentif aux événements qui ne cherchent pas à s’imposer, accepter qu’une musique puisse évoluer sans annoncer chacune de ses transformations et comprendre que l’écoute engage autant le corps que l’intellect. C’est aussi ce que rappelle cette session : partager un disque ne consiste pas uniquement à transmettre une référence. C’est parfois offrir à quelqu’un une nouvelle manière d’entendre.

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Antoine Brettman est un bricoleur d'images et de sons... Son travail s'inscrit dans le courant de l’art vidéo par la réappropriation d'œuvres audiovisuelles, où il exploite la virtualité des images afin de confronter au monde réel son recyclage d'histoires.

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