Avec Euthymia, Some Pretend to Whisper transforme le collage sonore en journal intime. Perkin Warbek et Stakha assemblent samples malmenés, voix flottantes, boucles, bandes analogiques et beats hérités du hip-hop en 12 morceaux courts, publiés par Mahorka. Résultat ? Un peu de stabilité dans un monde qui en manque sérieusement
Il existe des disques qui racontent une histoire et d’autres qui enregistrent un état. Euthymia appartient plutôt à la seconde catégorie. Le titre donne d’ailleurs une clé de compréhension assez évidente, puisque l’euthymie désigne un état d’équilibre de l’humeur. SPTW en fait un mouvement qui consiste à rester à flot quand l’environnement devient instable. Après At the Foot of the Ladder, paru chez Mahorka en 2024, le duo formé par Perkin Warbek et Stakha revient avec un album plus resserré : une capsule temporelle émotionnelle de 12 fragments dépassant rarement les 4 minutes…
Des morceaux construits avec les restes

Chez SPTW, le sample n’a jamais vraiment servi à fabriquer une jolie boucle. Il est découpé, déplacé, usé, parfois rendu presque méconnaissable. Cette méthode était déjà au cœur d’Arsia en 2021 puis d’At the Foot of the Ladder. Elle demeure ici essentielle. Des éléments apparaissent quelques secondes, disparaissent, reviennent ailleurs. Les voix se dissolvent dans les arrangements. Les textures analogiques frottent contre des beats minimalistes. Dead Apollo, Not mine, sunshine, Jealopy, MYTH II ou SCOTT avancent ainsi par petites collisions plutôt que par démonstration. Le matériel utilisé éclaire notamment cette manière de travailler : SP-404 MKII, MPC 2000XL, disques samplés, instruments, voix et objets du quotidien. Crayons, bureaux et bouteilles rejoignent même l’inventaire donné par le duo… SPTW précise également qu’aucune intelligence artificielle générative n’a été utilisée. Et, en 2026, cette mention n’est plus tout à fait anodine, elle replace surtout Euthymia dans une pratique physique du collage : chercher, enregistrer, découper, manipuler, recommencer.
Le hip-hop comme squelette invisible
Le hip-hop demeure présent, mais rarement sous une forme orthodoxe. Il fournit plutôt une architecture. Les rythmes donnent une assise à des morceaux qui pourraient facilement basculer vers l’ambient, l’électroacoustique ou le sound collage. C’est une constante dans le travail de Some Pretend to Whisper, leur musique conserve quelque chose du beatmaking tout en refusant d’en respecter les frontières. Cette position explique les rapprochements déjà faits autour du duo avec Odd Nosdam, Boards of Canada, l’univers hantologique de Leyland Kirby ou certaines expériences de Guillermo Scott Herren. Ils permettent de situer une famille esthétique, et de ne pas enfermer SPTW dans une filiation. Perkin Warbek et Stakha travaillent désormais suffisamment leur propre vocabulaire pour que les références passent au second plan, boucles légèrement bancales, voix à demi effacées, instruments qui semblent provenir d’une pièce voisine, poussière sonore laissée volontairement sur les prises.
« EUTHYMIA is SPTW’s long-lasting effort to overcome mental issues so as to reach peace and stability in a more and more fragile and inconsistent world. »
– SPTW (Some Pretend to Whisper)
Des voix au coeur des machines
Stakha occupe davantage l’espace vocal sur Euthymia, notamment sur Not mine, sunshine, Runway, MYTH II, SCOTT, For your winter, Claques perdues et Laze. Il joue également claviers et basse sur plusieurs titres. Misty intervient sur Not mine, sunshine, tandis qu’Asteroide Maravich apporte guitare et voix à Claques perdues, morceau qu’il édite et masterise également. Ces présences empêchent l’album de devenir un exercice abstrait de production. Derrière les machines apparaissent des souffles, des mots, des gestes et des accidents. Le studio ressemble alors à une pièce où des souvenirs auraient été laissés ouverts sur une table. C’est probablement là que Euthymia trouve son équilibre, dans la coexistence du construit et du fragile.
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Chercher le calme sans effacer le désordre

« Delicately mistreated samples, warped instrumentations, repeated loops, liquefied vocals… « écrivait déjà SPTW pour décrire sa méthode autour d’Arsia. Cinq ans plus tard, la formule reste pertinente, mais Euthymia lui donne un autre poids. Le collage n’est plus seulement une esthétique. Il devient une manière d’organiser ce qui menace de se disperser. Le titre de l’album prend alors tout son sens. SPTW présente ces 12 morceaux comme les traces d’un effort prolongé pour atteindre davantage de paix et de stabilité face à un monde devenu plus fragile. La musique ne prétend évidemment pas résoudre cette tension. Elle la conserve, avec ses répétitions, ses silences, ses voix et ses imperfections. L’équilibre dont parle Euthymia n’est pas le silence après la tempête. Il se construit à l’intérieur même du bruit. Some Pretend to Whisper poursuit ainsi une voie discrète mais singulière, faire du collage non pas un refuge hors du réel, mais une façon d’y remettre un peu d’ordre sans en effacer les fissures.

