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Le mot DJ est partout… L’artiste s’efface ?

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À force d’apparaître sur les affiches de compétitions sportives, de brunchs et de rooftops, de séances de yoga ou d’inaugurations en tout genre, le mot « DJ » semble avoir changé de statut. Il ne désigne plus seulement un artiste ou une pratique musicale, il devient un argument de communication. Derrière cette banalisation se cache une question plus profonde : que reste-t-il du métier lorsque le mot devient une marque d’ambiance ?

Le DJ n’a sans doute jamais été aussi visible… du moins en apparence. Car si le terme s’affiche partout, la place de l’artiste s’efface parfois derrière une fonction d’animation ou un simple label marketing. Cette évolution raconte autant l’histoire des DJ que celle de notre société, où les mots deviennent des signes, des promesses et parfois des produits. Reste à savoir si cette démocratisation enrichit la culture DJ ou si elle en dilue progressivement le sens…

Photo DJ console

Constat : le mot est partout

Il suffit d’ouvrir une page Internet, un agenda culturel, de parcourir les réseaux sociaux ou même de consulter les affiches d’un hôtel, d’un restaurant ou d’un centre commercial pour constater un phénomène devenu presque banal : le mot DJ est partout.

DJ Brunch.
DJ Run.
DJ Yoga.
DJ Lounge.
DJ Experience.
DJ Quiz.
Et demain ?

Pendant des décennies, le DJ a dû conquérir sa légitimité artistique. Longtemps considéré comme une personne qui ambiance les soirées ou qui anime des mariages, il semble aujourd’hui s’être imposé dans l’imaginaire collectif. Son univers déborde largement des clubs et des festivals pour investir des lieux où, il y a encore quelques années, personne ne l’attendait vraiment : après les restaurants et les hôtels, ce sont les salles de sport, les rooftops, les événements d’entreprise, les inaugurations, voire des jeux de société, qui prennent le relais.

Mais en observant ce phénomène de plus près, une question surgit. Parle-t-on encore du DJ… ou seulement du mot « DJ » ?

La nuance peut sembler minime. Elle est pourtant essentielle… Dans un nombre croissant de communications, le nom de l’artiste, voire de l’animateur, disparaît. Les affiches promettent un « Live DJ », un « DJ Set » ou une « ambiance DJ », sans jamais préciser qui sera aux commandes. Comme si cette information n’avait plus vraiment d’importance. Dans la plupart de ces événements, l’essentiel est ailleurs. Il y aura un DJ. Autrement dit : il y aura de l’ambiance.

Le mot ne désigne plus seulement un métier. Il devient une promesse. Le DJ rejoint désormais une famille de mots qui suffisent, à eux seuls, à qualifier un événement : rooftop, food truck, photobooth, brunch ou champagne… Deux lettres qui promettent une atmosphère, un moment à vivre, une expérience « dans l’air du temps ». Le DJ n’est plus seulement celui que l’on vient écouter. Il devient parfois un élément du décor.

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DJ TM
Quand le marketing transforme un métier en produit. Illustration : Houz-Motik.

Le triomphe du mot

Cette évolution ne concerne pas uniquement les événements. Elle touche désormais le langage lui-même. On voit apparaître des produits qui s’approprient l’univers du DJ sans entretenir de lien véritable avec son métier. Le jeu de société DJ SET, par exemple, qui est un « blind test », ne propose ni mixage ni véritable découverte de la culture DJ. Pourtant, il porte ce nom. Le terme n’est pas choisi pour ce qu’il décrit, mais pour ce qu’il évoque dans notre imaginaire contemporain : une expérience à vivre, une forme de sociabilité, l’idée d’un moment partagé.

Ce glissement est révélateur : le mot « DJ » ne décrit plus seulement une pratique. Il fabrique désormais une attente.

Bien sûr, rien n’interdit de faire courir des participants derrière un DJ à vélo, d’organiser un brunch accompagné d’une sélection musicale ou de proposer une séance de yoga en musique. Ces croisements entre disciplines peuvent évidemment être stimulants, parfois même particulièrement pertinents. L’histoire des DJ est celle d’une culture qui a toujours su quitter les lieux où on l’attendait.

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Le problème est ailleurs. Il apparaît lorsque le mot finit par compter davantage que celui ou celle qui le fait vivre. Lorsqu’un restaurant annonce simplement « DJ Live », sans présenter l’artiste, sa démarche ou son univers musical, le DJ devient une présence interchangeable, peu importe qui joue. Ce qui est vendu, c’est une garantie d’ambiance, pas une programmation ni une proposition artistique revendiquée.

Cette évolution s’explique aussi par une transformation profonde de la pratique. Jamais il n’a été aussi simple de devenir DJ. Le matériel et ses accessoires se sont démocratisés, les logiciels se sont simplifiés et des milliers de tutoriels permettent aujourd’hui d’apprendre les bases du mix en quelques heures. Cette accessibilité ouvre la discipline à de nouveaux publics et permet à chacun d’expérimenter, d’apprendre et, parfois, de révéler un véritable talent.

Mais cette ouverture brouille aussi les repères. Entre celui qui découvre le plaisir d’enchaîner quelques morceaux chez lui, celui qui anime les soirées d’un bar, celui qui collectionne les disques depuis trente ans et celui qui développe une véritable écriture musicale, les différences deviennent moins visibles pour le grand public. Tous peuvent désormais se présenter comme DJ, alors tous n’exercent pas vraiment le même travail.

Photo DJ

La valeur du mot, le prix du métier

Cette confusion produit également des effets économiques : beaucoup d’établissements savent qu’il n’est aujourd’hui pas si difficile de trouver quelqu’un prêt à jouer contre quelques consommations et un repas, une promesse de visibilité sur les réseaux sociaux, voire le simple plaisir de jouer devant un public. Cette réalité ne concerne évidemment ni tous les lieux ni tous les artistes. Mais elle participe, progressivement, à banaliser un savoir-faire qui mérite pourtant une véritable reconnaissance.

Le paradoxe est saisissant. Jamais le mot DJ n’a eu autant de valeur dans la communication des événements. Pourtant, le travail de celles et ceux qui lui donnent un sens peut, dans certains contextes, être considéré comme interchangeable.

« Pour moi, un DJ set est un voyage. On ne peut pas toujours rester au sommet. Il faut monter et redescendre. Tout repose sur le ressenti et sur l’observation des personnes qui se trouvent devant vous. »

Laurent Garnier (RBMA, Paris, 2015)

Un DJ n’est pas un meuble sonore. C’est un artiste. Un programmateur. Un passeur de musiques. Parfois un collectionneur, souvent un chercheur de sons, toujours quelqu’un qui construit un récit à travers une sélection musicale. Derrière un set, il y a des heures d’écoute, des choix, une culture, une sensibilité. Réduire cette pratique à un simple signe d’ambiance revient à effacer une partie de ce qui fait la richesse de ce métier.

Il serait pourtant injuste de conclure que cette omniprésence est une mauvaise nouvelle. Si le mot « DJ » est devenu si puissant, c’est aussi parce que plusieurs générations d’artistes ont contribué à faire reconnaître cette pratique comme une véritable expression culturelle. Le problème n’est donc pas sa popularité.

Le problème commence lorsque le symbole prend définitivement le pas sur celles et ceux qui lui donnent un sens. Le marketing récupère progressivement les métiers artistiques pour en faire des éléments de consommation, mais une culture ne se résume jamais à son vocabulaire. DJ : derrière ces deux lettres se trouvent des personnes, des parcours, des sensibilités, des milliers d’heures d’écoute et une manière singulière de raconter la musique.

Le mot DJ est partout.

Il serait regrettable que ce mot finisse par éclipser celles et ceux qui lui donnent un sens. Un mot peut devenir une tendance. Un métier, lui, reste un savoir-faire.


Aux origines

Le terme « disc jockey » est popularisé en 1935 par le journaliste américain Walter Winchell pour désigner le présentateur radio Martin Block. Dans son émission Make Believe Ballroom, celui-ci enchaîne des disques en donnant l’illusion d’un bal diffusé en direct. Dès l’origine, le disc-jockey est donc défini moins par la technique qu’il utilise que par sa capacité à sélectionner, enchaîner et faire vivre la musique devant un public.

Make Believe Ballroom
Publicité de l’émission Make Believe Ballroom diffusée sur WNEW à New York. C’est pour désigner son animateur, Martin Block, que le journaliste Walter Winchell popularise en 1935 l’expression « disc jockey ».

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Fondateur de Houz-Motik, Cyprien Rose est journaliste et DJ. Il a été coordinateur de la rédaction de Postap Mag et du Food2.0Lab. Il a également collaboré avec Radio France, Le Courrier, Tsugi, LUI... Noctambule, il a œuvré au sein de l'équipe organisatrice des soirées La Mona.

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