Guitares, synthétiseurs, zither, mandoline, clarinette, voix et percussions : Nate Mercereau transforme Fantastic Thoughts en laboratoire d’enthousiasme. Entouré de Carlos Niño, Deantoni Parks et plusieurs figures de la scène californienne, le multi-instrumentiste préfère l’abondance à la mesure. Le résultat déborde parfois, mais son refus du cynisme finit par emporter l’adhésion
Après le jazz électronique et méditatif d’Excellent Traveler, Nate Mercereau change de régime. Fantastic Thoughts emprunte autant au rock progressif qu’au jazz fusion, à l’électronique ou à la pop psychédélique. Derrière son exubérance, le disque défend une idée simple : l’imagination peut modifier notre perception du réel. Une profession de foi parfois naïve, souvent belle, vertigineuse et toujours assumée…
Un musicien au centre de plusieurs mondes

Le nom de Nate Mercereau apparaît depuis plusieurs années dans des contextes très différents. Producteur et auteur pour Jay-Z, John Legend ou Leon Bridges, il appartient également au cercle gravitant autour du percussionniste Carlos Niño. Il joue sur New Blue Sun, l’album instrumental d’André 3000, et participe à l’Openness Trio avec Niño et Josh Johnson. Sa trajectoire relie ainsi la production pop, l’improvisation collective, le jazz cosmique et la recherche électroacoustique.
En 2024, Excellent Traveler concentrait ses recherches autour de la guitare MIDI. Mercereau y prélevait des sons dans ses concerts, ses voyages ou ses séances d’enregistrement, puis les rejouait depuis le manche de sa guitare. Chaque sample devenait un nouvel instrument, modifiable en hauteur comme en vitesse. Plusieurs morceaux étaient saisis en une seule prise, sans montage ni ajout ultérieur, dans l’espoir de conserver le premier instant de rencontre entre le musicien et le son.
Fantastic Thoughts conserve ce goût du surgissement, mais abandonne largement la contemplation. Là où Excellent Traveler ouvrait des espaces, ce nouvel album cherche à les remplir. Mercereau joue des guitares acoustiques et électriques, de la guitare-synthétiseur, de la mandoline électrique, du zither, de la basse, des claviers, de la clarinette, des percussions et plusieurs dispositifs électroniques. Il chante également, programme les rythmes et produit seul l’ensemble. Cette accumulation n’est pas une note de bas de page : elle constitue le sujet même du disque.
1 000 idées avant le petit-déjeuner
There’s Something Here… s’étire sur près de 8 minutes et sert de déclaration liminaire. Une intuition apparaît, se transforme, accélère, puis déclenche une suite de bifurcations. Le morceau ne s’installe pas dans un motif : il semble vouloir éprouver toutes ses possibilités avant de passer au suivant. Le rock progressif affleure dans les changements de direction, tandis que le jazz fusion se glisse dans les gestes instrumentaux et les emballements rythmiques. Cette ouverture contient déjà les qualités et les limites de l’album. Mercereau pense vite, joue vite et refuse de hiérarchiser ses découvertes. Chaque nouvelle idée paraît digne d’être développée. La musique avance donc par prolifération, avec le risque de saturer l’écoute. Mais cette absence de retenue produit aussi une sensation devenue assez rare : celle d’un musicien qui ne se protège pas derrière la distance, l’ironie ou le bon goût.
Avec Accelerator, la batterie de Deantoni Parks pousse cette logique vers une fusion plus nerveuse. Parks, qui intervient également sur Extreme Violet et … Discovery, apporte une précision physique aux constructions mouvantes de Mercereau. Ses frappes ne se contentent pas de soutenir la guitare : elles ouvrent des issues dans une matière déjà très dense. NewNow accueille les congas, le cajón et les percussions d’Andres Renteria, le saxophone ténor d’Aaron Shaw, ainsi que les cymbales, carillons et aérophones de Carlos Niño. La musique ressemble moins à une addition de solos qu’à un phénomène collectif capté au moment où il prend de l’ampleur. Le disque reste entièrement écrit et produit par Mercereau, mais ses invités empêchent son maximalisme de tourner à la démonstration solitaire. Les crédits confirment cette présence essentiellement rythmique et respiratoire autour de lui.
« L’imagination est la chose essentielle. »
– Nate Mercereau
Le droit d’être enthousiaste
La pièce-titre expose le cœur idéologique du projet. Sur la batterie d’Aaron Steele, les synthétiseurs montent par vagues, les harmonies vocales se multiplient et Mercereau répète ses « pensées fantastiques » comme on éprouverait une formule jusqu’à la rendre tangible. Les paroles tiennent en quelques injonctions : saisir sa chance, suivre la sagesse du cœur, accueillir ce qui se présente. Sur le papier, cette confiance pourrait tourner au slogan de développement personnel. Mercereau s’avance dangereusement près de cette frontière, en particulier lorsque (( Destiny )) répète l’idée d’accomplir sa destinée ou lorsque … Discovery associe la découverte à la lumière, à la croyance et au dévoilement. La simplicité des textes contraste avec la profusion instrumentale. Elle ne cherche pas à résoudre les contradictions du monde, mais à produire un état de disponibilité.
Ce parti pris explique ce que le disque peut avoir de déroutant. Fantastic Thoughts ne cultive ni le doute élégant ni la mélancolie valorisée par une grande partie de la musique expérimentale. Il croit au pouvoir de ses propres mots. Cette sincérité presque désarmée peut agacer, mais elle donne aussi au projet son identité. Mercereau ne demande pas que l’on admire son optimisme depuis l’extérieur : il construit une musique assez intense pour tenter de nous y faire entrer. Bandcamp Daily a rapproché cette exubérance de Yes, King Crimson, John McLaughlin, Pat Metheny, Squarepusher et Brian Eno. La liste paraît improbable, mais elle dessine assez justement le territoire du disque : virtuosité progressive, vélocité fusion, traitements électroniques et goût des espaces synthétiques. Le critique Jim Allen insiste surtout sur la différence avec les méditations collectives auxquelles Mercereau participe habituellement : ici, l’élévation spirituelle arrive en courant et en criant.
Trop-plein sous contrôle relatif
Into the Highest Wave et Extreme Violet occupent la partie la plus intensément colorée de l’album. Les textures s’empilent, les rythmes s’élancent, les sons de guitare perdent parfois toute relation évidente avec leurs cordes d’origine. Mercereau utilise l’instrument comme une interface capable de conduire vers les synthétiseurs, les samples et des timbres impossibles à identifier immédiatement. La guitare demeure le point de départ, mais plus nécessairement la destination. Le procédé donne à l’album une continuité sous son apparente dispersion. Derrière les brusques changements, on retrouve la même manière tactile de manipuler le son. Les phrases s’enroulent, se répètent sous une autre couleur, puis réapparaissent dans un nouveau contexte. La récursivité revendiquée par le texte de présentation devient une méthode : chaque motif peut contenir l’amorce du suivant.
Tout n’a pas la même force. À vouloir célébrer toutes les pistes possibles, Fantastic Thoughts manque parfois d’un dehors, d’un silence ou d’un refus qui permettrait de mieux mesurer ses sommets. Certaines transitions ressemblent davantage à l’apparition d’une nouvelle idée qu’à la conséquence de la précédente. Ce déséquilibre n’annule pas l’expérience, mais il en fixe la condition : il faut accepter de perdre momentanément le fil. Radical Possible Realities, soutenu par la batterie de Justin Brown, condense en un peu plus de 2 minutes la philosophie du disque. Le titre pourrait servir de nom à l’ensemble du projet de Mercereau. Pour lui, l’imagination ne permet pas seulement de fuir le réel ; elle produit des réalités possibles, appelées à devenir plus présentes à mesure qu’elles sont ressenties et partagées.
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Les chevaux peuvent redescendre

Le dernier mouvement ralentit progressivement l’élan. Après … Discovery, Resonant Angle, Seer Within ramène la musique vers une forme de concentration. La formule finale – prendre sa chance, révéler ce qui se trouve en soi – n’est plus lancée au-dessus d’une masse instrumentale, mais ramenée vers le murmure. Le disque ne renonce pas à sa croyance ; il baisse simplement la voix. La pochette prolonge ce mouvement d’expansion. Conçue par Rich Good autour de la peinture Drinkers of the Wind and the Five Mares d’Hocine Ziani, elle montre des chevaux surgissant des nuages. L’image paraît démesurée, presque héroïque, mais correspond exactement à la musique : rien ici ne souhaite rester au sol…
Fantastic Thoughts n’est donc pas un disque d’équilibre. Son goût de l’accumulation fatigue parfois, ses paroles frôlent l’incantation naïve et ses détours peuvent donner l’impression que chaque porte doit rester ouverte. Mais Nate Mercereau ne confond jamais abondance et désinvolture. Derrière le débordement se trouvent une technique considérable, une longue pratique de l’écoute collective et un désir très précis : retrouver l’instant où une idée n’a pas encore appris à se limiter. À une époque prompte à prendre le cynisme pour de la lucidité, cette joie sans précaution possède sa propre force critique. Fantastic Thoughts ne prétend pas que tout ira bien. Il rappelle simplement qu’avant de changer le réel, il faut encore pouvoir en imaginer un autre.


