Après 26 ans de carrière, Simon Green envisage de sortir du cycle album-tournée qui a fait de Bonobo l’un des grands noms de l’électronique contemporaine. Distance in Static, son 8e album, pourrait ainsi être le dernier conçu sous cette forme. Entre pulsations de club, voix suspendues et souvenirs d’un langage parfaitement maîtrisé, le disque ne rompt pas avec le passé : il l’écoute revenir
Sorti sur Ninja Tune et enregistré entre Los Angeles, Londres, Tokyo et le Broken Arrow Ranch de Neil Young, Distance in Static rassemble 14 morceaux et une distribution vocale remarquable : Arooj Aftab, Joy Crookes, Nilüfer Yanya, Ichiko Aoba, Nicole Miglis, Aanya Martin et Kanako Yamamoto. Bonobo y déploie une musique ample, précise et immédiatement reconnaissable. Côté face, une maîtrise impressionnante ; côté pile, des contrastes et des aspérités parfois trop lissés ? Si le disque séduit plus souvent qu’il ne surprend, derrière cette possible fin de cycle se dessine une ouverture vers d’autres formats, de la musique de film aux installations sonores…
Sortir de la roue

Simon Green ne présente pas Distance in Static comme un album d’adieu. Il évoque plutôt le terme d’une méthode : composer pendant plusieurs années, publier un disque, monter une tournée lourde, puis recommencer. Après Fragments en 2022 et sa participation à la bande originale de la série d’animation Lazarus, avec notamment Floating Points et Kamasi Washington, Bonobo semble arrivé au point où la continuité risque de devenir une routine. L’album s’est pourtant longtemps refusé à lui. Green raconte avoir accumulé 40 ou 50 ébauches sans réussir à achever un seul morceau pendant près de 2 ans.
Une invitation de Neil Young au Broken Arrow Ranch, en Californie, lui a finalement offert l’isolement nécessaire pour ordonner cette matière. L’essentiel du disque avait été esquissé sur la route, à une table de cuisine, sur un canapé ou devant un ordinateur portable. Dans les bois, ces fragments ont trouvé leur forme définitive. Le titre résume assez bien cette situation. Distance in Static désigne un signal lointain, à peine perceptible derrière le souffle. Celui d’une œuvre passée qui revient vers son auteur, mais aussi celui d’une génération plus jeune qui entend désormais les premiers albums de Bonobo comme des références. Green ne rejoue pas exactement Dial ‘M’ for Monkey ou Black Sands. Il observe plutôt ce que leur vocabulaire est devenu après avoir circulé pendant 20 ans.
Une mécanique toujours souple
Une courte ouverture, Dawn, précède les mouvements plus amples de Cycles et Drift. On retrouve alors ce que Bonobo sait construire avec une redoutable efficacité : des nappes qui s’élargissent lentement, des voix découpées jusqu’à devenir des textures, une basse ronde et une progression rythmique pensée autant pour l’écoute domestique que pour une grande scène. Le disque se rapproche davantage du club que ses premiers travaux, sans jamais adopter ses angles les plus durs. Cette souplesse est l’une de ses forces. Green sait faire monter la tension sans brutaliser le morceau, déplacer légèrement un motif, ouvrir un espace puis laisser entrer la lumière. Uncasually et ID700 prolongent ce travail de précision. Chaque son semble placé à la bonne distance du suivant.
Distance in Static offre cependant peu de prises rugueuses. Les transitions sont fluides, les timbres patinés, les montées soigneusement dosées. Là où Black Sands conservait quelque chose de trouble entre jazz, dub, trip-hop et musique de club, ce nouvel album sépare plus nettement ses fonctions : ici le morceau destiné au dancefloor, là la ballade soul, plus loin l’interlude contemplatif. Quand The Arts Desk voit dans cette douceur une musique capable d’apaiser autant que de faire danser, Pitchfork lui reproche au son caractère trop policé et une formule devenue prévisible. Les 2 lectures décrivent finalement la même qualité sonore, mais divergent sur sa valeur : caresse pour les uns, confort excessif pour les autres.
« Je ne pense pas que ce soit le dernier Bonobo, mais peut-être le dernier sous cette forme. Ce n’est pas exactement une conclusion, plutôt une sorte de déclaration finale. Enfin, peut-être. »
– Simon Green (entretien avec Jack Le Feuvre, The Line of Best Fit)
Des voix pour déplacer le centre
Les collaborations apportent les véritables changements de perspective. Sur Fire on the Water, Arooj Aftab ne vient pas simplement déposer une voix prestigieuse au-dessus d’une production. Son chant en ourdou étire le temps, brouille les contours et fait basculer le morceau vers une profondeur plus nocturne. La matière électronique cesse alors de conduire seule le récit : elle devient un courant sous la voix. Nicole Miglis, déjà présente dans la formation scénique de Bonobo, est la première chanteuse invitée à revenir sur un second album. Talk to Me trouve son origine dans des vocalises que Green avait enregistrées avec son téléphone, dans un couloir très réverbérant à Vienne. La prise définitive fut réalisée le lendemain, dans une chambre d’hôtel, avant de traverser plusieurs versions. Cette genèse itinérante s’entend dans la construction du morceau : une voix d’abord saisie comme un accident acoustique devient son architecture.
Joy Crookes conduit Always on Your Side vers une soul plus frontale, tandis que Nilüfer Yanya introduit dans Youth’s Fountain une instabilité bienvenue. Le morceau juxtapose parole, chant, cuivres dissonants et batterie aux inflexions jazz. Il paraît presque encombré au milieu d’un album aussi discipliné, mais cet excès lui donne précisément du relief. Aanya Martin, sur Can’t You See, apporte une clarté plus pop sans disparaître derrière la production. Bonobo ne traite donc pas toutes ces voix de la même manière. Certaines sont placées au premier plan, d’autres fragmentées ou fondues dans le décor. Cette diversité linguistique – anglais, ourdou et japonais – s’accompagne de samples iraniens anciens et d’enregistrements de guzheng. Elle élargit la palette du disque, même si l’élégance constante de la production tend parfois à ramener chaque source vers une même couleur.
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Le monde entier, sans les aspérités

Me and You concentre cette ambiguïté. Le morceau repose notamment sur un enregistrement de terrain réalisé au Malawi en 1950 par l’ethnomusicologue Hugh Tracey. La voix archivée conserve son grain tandis qu’une pulsation contemporaine l’entoure. Le rapprochement est efficace, presque immédiat. Il illustre néanmoins une méthode devenue familière chez Bonobo : extraire une présence ancienne, la découper, puis la faire circuler dans une architecture électronique impeccable. Les 2 derniers morceaux changent légèrement l’air du disque. Sur Equinoctial, la voix d’Ichiko Aoba semble avancer sans peser sur l’arrangement. Mercury, avec Kanako Yamamoto, referme l’album autour des cordes pincées du guzheng. Après les morceaux les plus larges et les plus fonctionnels, cette conclusion privilégie la retenue. Le disque ne s’achève pas sur une apothéose, mais sur un éloignement.
C’est peut-être là que Distance in Static devient le plus juste. Bonobo n’a rien perdu de son sens de l’espace, du détail ou du mouvement. Mais son langage est désormais si identifiable qu’il menace parfois de se refermer sur lui-même. L’album ne cherche pas la rupture annoncée par son contexte ; il rassemble plutôt les différentes manières dont Simon Green a appris à faire tenir ensemble l’intime et le spectaculaire, le studio et la scène, la chaleur instrumentale et la précision numérique. S’il s’agit bien du dernier album de Bonobo « au sens traditionnel », ce n’est donc pas une sortie fracassante. C’est un disque de seuil : très maîtrisé, parfois trop sage, mais traversé par le désir perceptible de trouver une autre manière d’avancer. Après avoir longtemps sculpté le bruit, Simon Green paraît désormais prêt à suivre le signal qui s’en échappe.


