Entre Benin City, le métro new-yorkais et les rues de Toronto, Prince “Jimmy” Arala Osula transforme sur The Mystic One, Vol. 1 un parcours d’exil en matière musicale brute. Un disque reggae, funk et dancehall traversé par l’urgence, la rue et l’instinct
Avec The Mystic One, Vol. 1: Mystic Herbalist Reggae Movement, Prince “Jimmy” Arala Osula transforme un parcours d’exil en matière musicale brute. Entre héritage royal nigérian, culture du busking new-yorkais et survie artistique à Toronto, le disque mêle reggae, dub, funk, dancehall et hip-hop dans une forme volontairement instable. Plus qu’un simple album “roots”, cette première livraison raconte aussi autre chose : le retour d’une musique de rue directe, imparfaite et profondément humaine, à contre-courant des productions lissées par les logiques numériques contemporaines…
Une musique forgée loin des récits lisses
Le danger avec un artiste comme Prince Osula serait de réduire son histoire à une succession d’images spectaculaires : héritier d’un lignage lié au royaume du Bénin, fils du musicien Chief Omo Lawal Osula, neveu de Victor Uwaifo, devenu percussionniste du métro new-yorkais avant de réapparaître à Toronto. Mais The Mystic One, Vol. 1 fonctionne précisément lorsqu’il échappe à cette mythologie facile. Le disque ne cherche jamais à polir son récit. Il avance avec ses débordements, ses accélérations, ses ruptures de ton. Chaque morceau semble surgir dans l’urgence, comme si l’idée devait être capturée avant de disparaître. Le choix d’enregistrer les titres en une seule prise renforce cette impression de mouvement permanent, parfois désordonné, mais rarement figé.
Entre reggae mystique et énergie de rue
Musicalement, l’album navigue entre reggae, dancehall, funk, disco et hip-hop sans réellement chercher la cohérence académique. Ce mélange peut donner une impression de dispersion, mais c’est aussi ce qui produit sa singularité. La rythmique reste le véritable centre de gravité du projet. On sent derrière chaque morceau un musicien formé très tôt aux percussions, habitué à jouer dehors, dans le bruit, face à des passants plus qu’à un public captif. Cette manière de pousser les morceaux vers l’avant donne au disque une énergie brute qui rappelle davantage la logique du busking que celle d’une production de studio calibrée. Certaines séquences paraissent presque instables, mais cette instabilité devient aussi le moteur du disque. Là où beaucoup de productions reggae contemporaines cherchent la perfection sonore, Prince Osula laisse entrer l’accident, la fatigue, la saturation émotionnelle.
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La musique comme continuité malgré la rupture
Le contexte personnel du disque pèse également sur son écoute. La mort de son père en 2022 et son retour au Nigeria pour les cérémonies funéraires donnent une autre lecture à cet album enregistré entre deux continents et plusieurs identités. Ce qui traverse Mystic Herbalist Reggae Movement, ce n’est pas seulement une esthétique “roots” ou spirituelle. C’est l’idée d’un homme tentant de maintenir un fil entre héritage familial, survie quotidienne et expression artistique. L’herboristerie transmise par sa grand-mère, les années de rue, les liens avec Toronto, le poids symbolique du retour au Bénin : tout cela finit par former une matière plus intéressante que le simple assemblage de styles musicaux.
Une œuvre plus vivante que maîtrisée
Le disque n’est pas toujours équilibré. Certains morceaux semblent à peine contenus, d’autres auraient gagné à être davantage structurés. Mais cette rugosité fait aussi partie de son intérêt. Dans un paysage où beaucoup de productions indépendantes paraissent excessivement contrôlées, Prince Osula livre au contraire un album qui accepte l’imperfection et la tension permanente. The Mystic One, Vol. 1 ne cherche pas vraiment à séduire. Il documente un mouvement intérieur, une manière de continuer à jouer malgré les déplacements, les pertes et les fractures. Et c’est probablement là que le disque devient le plus juste.


