LP Sans Visage

« Sans visage » : Félicia Atkinson fait parler les silences du film de Georges Franju

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Comment réinventer la bande sonore d’un chef-d’œuvre sans en trahir l’esprit ? Avec Sans Visage, Félicia Atkinson relève ce défi en composant une nouvelle partition pour Les Yeux sans visage de Georges Franju. Plus qu’un accompagnement, cette œuvre autonome explore les frontières entre musique concrète, ambient et mémoire du cinéma, tout en faisant écho à des questions qui demeurent d’une troublante actualité

Commandée par le centre culturel belge VIERNULVIER dans le cadre de la série Videodroom, Sans Visage condense, en 34 minutes, une partition initialement conçue pour accompagner le film de Georges Franju en ciné-concert. Entre piano improvisé, textures électroacoustiques et silences habités, Félicia Atkinson transforme un classique du cinéma fantastique en une expérience d’écoute qui dépasse largement le cadre de l’écran…

Le cinéma comme terrain d’improvisation

Photo Félicia Atkinson
Félicia Atkinson DR

Certaines œuvres semblent appartenir à une époque sans jamais vraiment s’y enfermer. Sorti en 1960, Les Yeux sans visage continue de fasciner par son esthétique singulière, quelque part entre le fantastique, le conte noir et le cinéma expérimental. Adolescente, Félicia Atkinson découvre le film dans les salles d’art et d’essai que son père l’encourage à fréquenter. Les images la marquent durablement. Leur beauté glacée, leur noir et blanc intemporel, mais aussi cette impression étrange que le film échappe à son époque. Vingt-cinq ans plus tard, le souvenir ressurgit lorsqu’elle est invitée par VIERNULVIER à composer une nouvelle bande originale pour la série Videodroom, qui a déjà confié cet exercice à des artistes comme claire rousay, Mabe Fratti ou Lee Ranaldo. Plutôt que de souligner l’action, Atkinson choisit d’habiter les interstices du récit.

L’air qui circule entre les barreaux

Le film raconte l’histoire du professeur Génessier, chirurgien prêt à sacrifier de jeunes femmes afin de reconstruire le visage de sa fille Christiane, défigurée lors d’un accident dont il est responsable. Une histoire de captivité, de contrôle et de violence silencieuse. Cette idée de l’enfermement devient le point de départ de la compositrice. Là où les personnages sont prisonniers des murs et des cages, elle imagine une musique qui circule librement, comme un souffle capable de traverser les barreaux. Contrairement à plusieurs de ses albums récents, aucune voix n’apparaît ici. Le piano, les claviers improvisés face au film et les traitements électroniques constituent l’essentiel du langage musical. Félicia Atkinson revendique également l’influence du Groupe de Recherches Musicales (GRM), dont les expérimentations électroacoustiques nourrissent cette partition où chaque son semble déplacé, découpé puis réassemblé avec une précision presque chirurgicale.

« Through the music, I decided to bring back their empowerment despite what they endure. » – Félicia Atkinson

Une œuvre en dialogue avec notre époque

Cette nouvelle lecture ne se limite jamais au patrimoine cinématographique. Les thèmes du film résonnent aujourd’hui avec une force intacte : domination masculine, contrôle du corps féminin, violence exercée au nom d’un idéal de beauté. En dédiant Sans Visage à Gisèle Pelicot, Félicia Atkinson inscrit discrètement son travail dans cette continuité. La musique refuse pourtant toute démonstration. Elle préfère suggérer une possibilité d’émancipation, comme si les personnages pouvaient enfin trouver une issue que le récit original ne leur accordait qu’à demi-mot. Cette dimension politique reste entièrement portée par la musique, sans discours explicatif ni effet de soulignement.

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Une BO qui s’écoute comme un album

Photo Félicia Atkinson
Félicia Atkinson DR

La version publiée ne reprend pas l’intégralité des 90 minutes composées pour le film. Atkinson en extrait une synthèse de 34 minutes, accompagnée d’un texte de Claire Cronin et de dessins de Mo Gordon. Les trois regards se répondent sans jamais se répéter : l’un par les mots, l’autre par le trait, le dernier par le son. Le résultat possède une véritable autonomie. Sans les images, Sans Visage conserve toute sa puissance évocatrice. Les climats évoluent lentement, les tensions apparaissent puis disparaissent comme des présences invisibles. Le disque se rapproche autant de l’ambient contemporaine que de la musique électroacoustique, tout en laissant une large place à l’imagination de l’auditeur. Il ne s’agit donc pas seulement d’une nouvelle musique pour un film culte. Sans Visage rappelle que certaines bandes originales peuvent continuer à vivre bien après le générique, en ouvrant d’autres récits et d’autres manières d’écouter.

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