LP The Thread

Family Stereo : « The Thread », l’épure en mouvement

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Premier album de Blake Watt sous le nom de Family Stereo, The Thread mêle indie folk, soft rock et pop orchestrée dans une musique lumineuse et impeccablement produite. Une maîtrise déjà remarquable, dont les plus beaux moments apparaissent lorsque cette sérénité laisse affleurer une tension plus trouble

Avec The Thread, Family Stereo signe un premier album élégant et maîtrisé, entre indie folk atmosphérique, soft rock et pop orchestrée. Blake Watt y construit des récits elliptiques portés par une voix parfois en retenue. Un disque prometteur, soucieux de bien faire (parfois trop?), dont quelques lignes de faille laissent entrevoir une belle singularité encore en formation ; à découvrir sur Houz-Motik…

L’épure orchestrée

Photo Family Stereo
© Family Stereo

Malgré l’aménagement de l’espace sonore autour de ses chansons, The Thread ne relève ni de l’ambient, ni d’une pop construite pour obtenir un impact immédiat. Blake Watt avance dans un entre-deux avec une indie folk atmosphérique, parfois traversée de soft rock, dont l’écriture épurée contraste avec des arrangements minutieusement ouvragés. Sa musique, accessible, mélodique et dont le calibrage conviendra au format radio, ne cherche pas nécessairement le refrain qui s’imposerait dès la première écoute.

Ici, tout semble placé avec précision. Piano, guitares acoustiques et électriques, lap steel, cordes, synthétiseurs, mandoline, banjo et mellotron enrichissent les morceaux sans toutefois les encombrer. Enregistré pendant neuf mois dans le studio londonien de Sam Hodder-Williams, producteur de ce disque et proche collaborateur de Blake Watt, l’album associe la simplicité revendiquée des chansons à des arrangements plus amples. Il ne s’agit pas d’une musique minimaliste, et si les compositions sont dépouillées, leur environnement sonore se fait riche, souple et soigneusement dessiné.

Sous le calme, le mouvement

Un sentiment de sérénité traverse l’album. Les morceaux les plus convaincants sont ceux où quelque chose commence à travailler sous cette surface paisible. Waiting On Nina est sans doute l’un des titres les plus immédiatement accessibles. Sa lap steel lumineuse l’inscrit dans un soft rock délicat, sans alourdir une chanson qui conserve son élégance. La production est très soignée tandis que la mélodie et la douceur de l’interprétation donnent au morceau son relief propre. Plus atmosphérique, Fault Lines introduit une tension différente. La pulsation et les synthétiseurs accompagnent une chanson sur la distance entre les êtres. Blake Watt ne livre pas toute l’histoire, il en trace les contours et laisse l’auditeur investir les blancs ; l’économie narrative se fait moteur émotionnel.

Silhouette on the Hill bénéficie du travail de retenue accompli en amont. Son crescendo produit un effet d’autant plus sensible que l’album s’est jusque-là refusé aux grands gestes. La silhouette annoncée par le titre demeure une image onirique, presque cinématographique, tandis que la musique élargit progressivement son cadre. Le morceau montre ce que Family Stereo peut devenir lorsque l’élégance de l’écriture accepte de se laisser déplacer par une poussée un peu plus dramatique. Enfin, Tunnels clôt le disque sans pour autant le résoudre. Le morceau laisse une question en suspens et invite presque à revenir au début de l’album pour retrouver les motifs qui le parcourent. The Thread porte bien son titre : un fil relie les chansons, sans conduire à un récit parfaitement ordonné.

Cette manière de suggérer plutôt que d’expliquer doit quelque chose à la formation théâtrale de Blake Watt. L’ancien étudiant en art dramatique cite notamment le Wooster Group, collectif new-yorkais connu pour juxtaposer textes, images, objets et sources sonores sans imposer au spectateur une interprétation unique. L’enjeu n’est pas de raconter ce qui s’est passé dans un ordre précis, mais de saisir ce que l’incertitude d’une situation laisse derrière elle.

Une filiation, pas une définition

Difficile d’aborder Blake Watt sans mentionner sa filiation. Fils de Ben Watt et de Tracey Thorn, les deux membres d’Everything But The Girl, il est le petit-fils de Tommy Watt, musicien et arrangeur de jazz. Il a par ailleurs rejoint ses parents sur la scène du MOTH Club, à Londres, où Removed, l’un des titres de The Thread, a trouvé sa place au milieu de leurs répertoires respectifs. Cette histoire familiale constitue nécessairement un contexte, mais elle ne saurait tenir lieu d’analyse.

Belle, souple, chaleureuse et déjà maîtrisée, sa voix participe de cette mesure mais elle ne possède peut-être pas encore une signature immédiatement identifiable. La comparer à celle de Tracey Thorn serait aussi inévitable qu’injuste, rares sont les timbres qui s’imposent avec une telle évidence. Une voix artistique ne repose d’ailleurs pas seulement sur des caractéristiques physiques. Elle se construit aussi dans la durée, par les chansons choisies, les risques pris et la manière dont un interprète finit par habiter son propre langage.

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Voie choisie, voix à affirmer

Photo Family Stereo
© Family Stereo

The Thread impressionne par la sûreté de sa réalisation. Peut-être Blake Watt cherche-t-il encore, par moments, à trop bien faire, car tout est précisément écrit, dosé, joué et produit, presque rien ne dépasse. Cette application donne au disque sa cohérence et son élégance, mais elle peut en atténuer parfois les aspérités. Certains morceaux courent alors le risque de se fondre dans une esthétique indie folk maîtrisée, mais balisée.

Cette réserve ne constitue évidemment pas un verdict. Elle désigne plutôt l’endroit depuis lequel une personnalité pourrait davantage s’affirmer. Les quatre morceaux de l’album qui nous ont le plus marqué (Waiting On Nina, Fault Lines, Silhouette on the Hill et Tunnels) sont justement ceux où la belle ordonnance se fissure légèrement, laissant passer une tension, un mouvement ou une image plus persistante.

Le jeune Blake Watt possède déjà le métier, le goût et la mesure. Ses prochains travaux diront s’il approfondira cette veine folk orchestrée, s’il donnera davantage de place à sa voix ou s’il déplacera encore les frontières de Family Stereo. The Thread ne fixe pas définitivement une identité, il présente un auteur en train de la construire. Et si le disque paraît parfois trop soucieux de ne rien laisser au hasard, il mérite précisément qu’on lui laisse, à lui, le temps d’agir et, comme certains vins, de bien vieillir.

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