Avec End Credits Noumena, Bruno Silva et Gonçalo F. Cardoso inaugurent offerings, un projet né d’échanges de fichiers pendant l’hiver 2026. Entre électronique domestique, collages brumeux et rythmes déformés, les 2 musiciens portugais imaginent la bande-son d’un film absent, dont ne subsisteraient que les lieux désertés et le générique
Paru le 27 août 2026 sur Sucata Tapes, End Credits Noumena rassemble 13 pièces courtes composées à distance. Ce premier album commun prolonge les recherches périphériques de Bruno Silva (Ondness, Serpente) et de Gonçalo F. Cardoso (Lagoss, Prophetas, Hannibal Chew III), sans se réduire à leur addition. Derrière son titre philosophique, le disque explore un territoire très concret : celui des espaces intérieurs, de la pluie, des villes vides et des images qui persistent après leur disparition…
Un générique privé de film

Un générique arrive normalement lorsque tout est terminé. L’histoire a trouvé son dénouement, les personnages ont quitté l’écran et la musique accompagne le retour progressif à la réalité. End Credits Noumena inverse ce principe : le générique demeure, mais le film manque. Les titres défilent comme les fragments d’un récit impossible à reconstituer – Chuva D’ontem, Where Toness Stance, Speaking Parts – tandis que l’auditeur cherche les images auxquelles ces sons pourraient appartenir.
Le mot « noumène » renforce cette impression. Dans la philosophie de Kant, il désigne une réalité indépendante de la perception que nous pouvons en avoir et, par conséquent, inaccessible en elle-même. Le titre suggère ainsi quelque chose qui existerait derrière les apparences, mais ne serait perceptible qu’à travers ses traces. Offerings évite heureusement le traité conceptuel : l’idée reste en arrière-plan, comme une lumière oubliée dans une pièce voisine.
Des fichiers échangés sous la pluie
Bruno Silva et Gonçalo F. Cardoso ont composé l’album pendant l’hiver 2026, au fil d’un échange rapide de fichiers. Cette méthode aurait pu produire une simple juxtaposition de travaux individuels. Elle fait plutôt émerger une conversation flottante, parfois proche de la jam, entre 2 musiciens qui partagent certaines obsessions sans posséder exactement le même langage. Sous les noms d’Ondness et de Serpente, Bruno Silva développe depuis plusieurs années une musique faite de répétitions, de samples et de rythmes instables.
Fondateur de Discrepant et de Sucata Tapes, Gonçalo F. Cardoso cultive pour sa part un goût prononcé pour les géographies imaginaires, les archives incertaines et les sons qui semblent provenir d’un monde parallèle. End Credits Noumena se situe à leur point de rencontre : un espace domestique transformé en studio mental. Cette origine se retrouve dans la forme ramassée du disque. Plusieurs morceaux dépassent à peine la minute. Relaxer, Prince of Darkness ou Speaking Parts agissent moins comme des compositions autonomes que comme des raccords, des portes entrouvertes ou des scènes dont il manquerait le début. L’album ne cherche pas à stabiliser ces apparitions. Il les laisse passer.
« Il ne cherche ni le “nouveau” ni l’“ancien” ; il existe dans un état de suspension, comme un générique de fin qui refuserait de défiler. »
– Sucata Tapes
Une étrangeté sans grand spectacle
Le disque se montre granuleux, trouble et parfois volontairement rugueux. Son étrangeté ne repose pourtant ni sur l’agression ni sur l’accumulation. Elle naît d’un décalage constant entre des éléments familiers et la manière dont ils sont assemblés. Les pulsations ralentissent ou se dérobent, les textures s’effritent, les motifs apparaissent avant de disparaître sans véritable résolution.
Des titres comme DJ Screwface et Slackerdom Estates introduisent un humour discret dans cet environnement spectral. Ambien Recollections ressemble même à une faute volontaire : un souvenir d’ambient auquel il manquerait une lettre, et peut-être une partie de sa mémoire. La succession de ces miniatures crée un état d’écoute particulier, celui d’une attention qui capte une conversation depuis une autre pièce, un rythme au loin ou les dernières secondes d’un programme inconnu. Cette musique ne réclame jamais le centre de l’image. Elle préfère les marges, les intervalles et ce qui demeure lorsque l’action principale s’est retirée.
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Des offrandes pour qui voudra les saisir

End Credits Noumena ne revendique ni rupture historique ni retour nostalgique. Il reste suspendu entre le nouveau et l’ancien, sans chercher à se fixer dans une époque précise. Cette indétermination constitue sa principale force, mais aussi sa limite : à force de cultiver le fragment et l’effacement, l’album peut parfois se dérober au moment même où une forme commence à émerger.
Cette réserve appartient cependant pleinement à son projet. Offerings ne propose pas un récit achevé, mais des restes disponibles : sons domestiques, rythmes fatigués, images mentales et souvenirs sans origine identifiable. La dernière phrase de la présentation publiée par Sucata Tapes en résume l’esprit : « These are offerings, left over for whoever chooses to claim them. » – « Ce sont des offrandes, laissées à qui voudra bien s’en saisir. » Édité en cassette à 70 exemplaires, End Credits Noumena rappelle finalement qu’une œuvre peut commencer là où une autre aurait placé le mot « fin ».


