À 75 ans, Armen Donelian continue de refuser la répétition. Avec Inquiry, le pianiste et compositeur new-yorkais signe l’un des projets les plus personnels et les plus singuliers de sa discographie. Construit pendant quatre années de travail minutieux en studio, l’album transforme le piano en un véritable laboratoire sonore où la réflexion musicale devient matière vivante
Paru le 5 juin 2026 sur Sunnyside Records, Inquiry est le quinzième album d’Armen Donelian. Né d’enregistrements solo progressivement enrichis par des manipulations sonores, des arrangements subtils et quelques interventions ciblées de musiciens invités, le disque propose une méditation profonde sur le son, la mémoire et la transformation. Une œuvre exigeante, et d’une remarquable richesse émotionnelle…
Le piano comme orchestre intérieur

L’idée fondatrice d’Inquiry est aussi simple qu’ambitieuse. À partir d’enregistrements solitaires de ses nouvelles compositions, Armen Donelian découvre progressivement qu’il peut créer de nouvelles couleurs instrumentales à partir du seul piano. En modifiant subtilement certaines fréquences et certains équilibres sonores, il développe ce qu’il décrit comme de nouvelles « voix » issues de l’instrument lui-même. Le piano cesse alors d’être un simple clavier pour devenir un territoire orchestral aux contours mouvants. Cette approche donne au disque une cohérence particulière. Même lorsque d’autres musiciens interviennent, tout semble émerger d’une même source.
Entre solitude et présence
Si Inquiry est profondément marqué par l’introspection, il n’est jamais totalement solitaire. La chanteuse Dominique Eade, le tromboniste Ed Neumeister, le contrebassiste Jay Anderson et le batteur Dennis Mackrel apparaissent sur plusieurs pièces soigneusement choisies. Leur présence agit moins comme un contrepoint que comme une extension naturelle de l’univers imaginé par Donelian. Chaque intervention semble pesée avec précision. Le magnifique Blue in Green, composé par Miles Davis et Bill Evans, bénéficie ainsi d’une lecture délicate portée par la voix de Dominique Eade, tandis que Aqua Reminiscence prolonge cet instant dans une improvisation lumineuse née d’une prise alternative.
« Inquiry is a place of unrelenting musical introspection. » – Armen Donelian
Revisiter les classiques sans les figer
L’une des qualités constantes d’Armen Donelian réside dans sa capacité à aborder des matériaux familiers sans les enfermer dans le respect muséal. Sur Dark Moon, il s’empare de la célèbre Sonate au clair de lune de Beethoven pour en proposer une relecture sombre et presque inquiétante. La pièce avance lentement avant l’arrivée du trombone d’Ed Neumeister, dont les interventions accentuent encore l’impression d’étrangeté. Plus loin, Somewhere de Stephen Sondheim devient un terrain d’exploration harmonique où le pianiste démontre une fois encore son sens exceptionnel de la narration mélodique.
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Une carrière construite sur la curiosité

Depuis ses débuts dans le Queens jusqu’à ses collaborations avec des figures du jazz comme Sonny Rollins, Chet Baker ou Mongo Santamaria, Armen Donelian n’a jamais cessé de chercher de nouveaux chemins. Ses quinze albums racontent d’ailleurs cette même histoire : celle d’un musicien qui refuse les automatismes et considère chaque projet comme un terrain d’expérimentation. Inquiry s’inscrit pleinement dans cette logique. Le disque ne cherche ni la démonstration virtuose ni l’effet spectaculaire. Il préfère explorer les nuances, les silences et les espaces intermédiaires. Avec Inquiry, Armen Donelian signe probablement l’une des œuvres les plus personnelles de sa carrière. Un album où la technique disparaît derrière l’écoute, où le studio devient un instrument à part entière, et où chaque note semble poser une question plutôt qu’apporter une réponse. Une démarche rare, portée par un artiste qui continue d’avancer avec la curiosité d’un débutant et l’expérience d’un maître.


