Bien avant que les synthétiseurs ne deviennent des instruments courants, Alwin Nikolais explorait déjà les possibilités de la musique concrète, du montage sur bande magnétique et des premiers Moog. Cette anthologie retrace plus de deux décennies d’expérimentations sonores d’un artiste qui considérait le son, la lumière et le mouvement comme les composantes d’un même langage
Pionnier du théâtre multimédia, Alwin Nikolais fut aussi l’un des premiers compositeurs à adopter le synthétiseur Moog dès le milieu des années 1960. Entre abstractions électroniques, manipulations de bandes et textures synthétiques visionnaires, cette collection révèle une œuvre sonore autonome qui dépasse largement son rôle d’accompagnement chorégraphique…
Pour beaucoup, le nom d’Alwin Nikolais reste associé à la danse contemporaine. Pourtant, son influence déborde largement ce cadre. Fasciné par les relations entre mouvement, lumière et son, il développe dès les années 1950 une pratique musicale singulière fondée sur les percussions, les objets détournés, les enregistrements de terrain et les manipulations de bandes magnétiques. Sa rencontre avec Robert Moog marque un tournant décisif. Convaincu du potentiel de la machine présentée lors d’un salon new-yorkais en 1964, Nikolais devient le premier acquéreur d’un synthétiseur Moog. Un geste fondateur qui le place parmi les pionniers de la création électronique américaine.
Du mouvement vers le son
Contrairement à la tradition chorégraphique qui adapte la danse à la musique, Nikolais inverse le processus. Le son est conçu comme un matériau plastique au même titre que les corps, les costumes ou les éclairages. Ses manipulations de vitesse, ses inversions de bandes et ses assemblages de sons concrets cherchent moins à produire des mélodies qu’à construire des espaces, des textures et des perceptions. Cette démarche trouve son prolongement naturel dans les synthétiseurs, puis dans le Synclavier qui devient son principal outil de création à partir du milieu des années 1970.
« He also made the sounds adhere to the choreographic structure, not the other way around. » – Murray Louis (1926–2016)
Une autre histoire de l’électronique américaine
1st commercial Moog synthesizer (1964) DR
Les vingt-et-une pièces réunies ici couvrent plus de vingt ans de création, des premières explorations électroniques du milieu des années 1960 jusqu’aux compositions des années 1980. Si certaines conservent une dimension fonctionnelle liée à la scène, beaucoup s’écoutent aujourd’hui comme des œuvres autonomes. On y entend autant les prémices de l’ambient expérimentale que certaines recherches qui nourriront plus tard les musiques électroniques contemporaines. Loin des récits habituels centrés sur les studios universitaires ou les compositeurs académiques, cette collection rappelle qu’une part importante de l’innovation est née dans les marges de la danse, du théâtre et de la performance.
Cette réédition parue chez Death Is Not The End permet de redécouvrir un artiste dont la vision dépassait largement les frontières disciplinaires. Chorégraphe, scénographe, inventeur de formes visuelles et compositeur, Alwin Nikolais apparaît aujourd’hui comme l’une des figures les plus singulières de l’avant-garde américaine du XXe siècle. Une œuvre qui rappelle que l’histoire de la musique électronique s’est aussi écrite sur les plateaux de danse.
Antoine Brettman est un bricoleur d'images et de sons... Son travail s'inscrit dans le courant de l’art vidéo par la réappropriation d'œuvres audiovisuelles, où il exploite la virtualité des images afin de confronter au monde réel son recyclage d'histoires.