Gilbert Cohen, alias Gilb’R, suit une trajectoire singulière dans les musiques électroniques françaises. Fondateur de Versatile Records, DJ respecté des DJs et éternel explorateur sonore, il a toujours préféré les chemins de traverse aux routes balisées. Avec L’École de la nuit, il signe un album qui lui ressemble : libre, curieux et réfractaire aux étiquettes
Publié à l’occasion des 30 ans du label Versatile Records, L’École de la nuit rassemble 12 compositions nourries de jazz, d’ambient, de rock, de shoegaze, de musiques brésiliennes et d’electronica. Entouré d’un cercle de collaborateurs fidèles ou inattendus, Gilb’R construit un disque pensé comme une œuvre complète, à contre-courant de l’écoute fragmentée qui domine aujourd’hui…
Trente ans d’indiscipline créative

L’histoire de Gilb’R se confond avec celle de Versatile. Même si sa vision précède le label, depuis sa création en 1996, il a défendu une ligne fondée sur le décloisonnement. House, disco, ambient, expérimentations électroniques, jazz mutant ou pop oblique, son catalogue refuse les frontières. Cette liberté lui permet de traverser les tendances sans jamais se laisser enfermer dans une unique esthétique. Plus qu’un producteur ou un DJ, Gilb’R s’est imposé comme un passeur, capable de faire dialoguer des univers que tout semble opposer ; L’École de la nuit est une prolongation naturelle de cette philosophie.
Un album pensé comme un récit
À rebours des logiques de consommation rapide, le disque revendique une écoute attentive. Chaque morceau semble répondre au précédent, une nouvelle porte s’ouvre sans pour autant rompre le fil narratif. Débuté à Amsterdam puis entièrement repensé à Paris, l’album avance comme un voyage où les styles se croisent sans se figer. Les mixes d’I:Cube assurent une cohérence discrète, mais essentielle, donnant au projet une unité qui dépasse la simple succession de morceaux. L’ensemble respire, prend son temps et laisse les atmosphères se déployer.
« Aujourd’hui il y a une porosité entre les styles, dans une même soirée, on peut passer du dancehall à la techno, de la disco à la musique folklorique. » – Gilb’R (Manifesto XXI, 2021)
Une constellation de complices
L’une des richesses du disque réside dans la diversité de ses invités, sans que ces collaborations ne relèvent de l’accumulation ou d’un casting prestigieux. Le Brésilien Alvaro Lancellotti illumine Hà Mar de sa présence chaleureuse et Monica Tormell apporte à White Light une élégance presque suspendue. Plus loin apparaissent Quentin Rollet, Maxime Delpierre, Jonny Nash, Ben Shemie, Judah Warsky, François Creamer ou encore Júlio et Julinho Pimentel… Chacun partage sa couleur, sans que l’album ne soit détourné de sa trajectoire.
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Le goût du grand écart ?

On ne doutait pas de la capacité de Gilb’R à faire cohabiter des mondes différents sans que cela paraisse forcé. Si pour certains cela relève d’une forme de grand écart, pour Gilb’R il s’agit simplement de suivre sa propre ligne de fuite : un cap intime qui le conduit, depuis toujours, vers les territoires de l’exploration, là où les marges, les machines et les rêves cessent d’être des contraires pour devenir une même destination. Une pulsation électronique peut côtoyer une guitare shoegaze, une mélodie brésilienne peut rencontrer des textures ambient, le jazz surgit parfois là où l’on attendait un morceau de club… Cette manière d’organiser les contrastes accompagne l’ensemble de sa carrière et, sur L’École de la nuit, elle atteint une forme de maturité sereine.
Le disque ne cherche jamais à démontrer quoi que ce soit. Il avance, majestueusement, avec la confiance de ceux qui n’ont pas besoin de penser les genres. À l’heure où la musique est souvent réduite à quelques secondes d’attention, cet album défend une autre idée de l’écoute. Celle d’un disque conçu comme un territoire à parcourir, une œuvre riche de détours, de rencontres et de paysages inattendus. Trente ans après la naissance de Versatile, à l’heure des algorithmes et des frontières esthétiques, Gilb’R rappelle qu’il existe encore des artistes capables de faire de la curiosité une ligne de conduite et un moteur créatif, plutôt qu’un simple argument de discours, et que nous avons plus que jamais besoin d’eux.


