Une cassette conservée dans des archives familiales, un petit studio 8 pistes à Amman et 3 musiciens qui, à la fin des années 1980, écoutent autant Stevie Wonder que Steely Dan, Bobby Caldwell ou Level 42. Avec Pieces of a Dream, Habibi Funk exhume les enregistrements de Nechazz, formation palestino-jordanienne et irakienne dont la modern soul raconte une autre histoire musicale de la Jordanie. Celle qui se jouait la nuit, entre synthétiseurs, jazz, R&B et pop sophistiquée
Pieces of a Dream n’est pas seulement le retour improbable d’une cassette enregistrée il y a près de 40 ans. Cette sortie rappelle que les musiques circulaient déjà largement avant Internet, parfois loin des centres auxquels l’histoire populaire les associe aujourd’hui. À Amman aussi, en 1988, on pouvait rêver de soul sophistiquée, de jazz électrique et de pop nocturne. Il aura simplement fallu attendre 2026 pour que cette histoire revienne à la surface…
Une cassette au fond des archives
L’histoire commence presque modestement. Entre 1988 et 1989, Basim Said, Khaldoon Nasser et Kassim Sabounchi enregistrent leurs morceaux dans un home-studio 8 pistes à Amman. Les 2 premiers sont palestino-jordaniens ; Sabounchi, chanteur et guitariste, est irakien. Ensemble, ils forment Nechazz et se produisent notamment au Rumours, club d’Amman où le trio se fait connaître localement. Mais les chansons enregistrées durant cette période ne sortent pas. Certaines restent même inconnues des proches des musiciens. Près de 4 décennies plus tard, une cassette retrouvée dans des archives familiales constitue le point de départ de leur résurrection.
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Les nuits électriques d’Amman
Pieces of a Dream vaut surtout pour ce qu’il déplace dans notre imaginaire. Rien ici ne correspond à une représentation attendue de la musique jordanienne de la fin des années 1980. Nechazz travaille les harmonies vocales, les claviers, les guitares et les arrangements avec une véritable fascination pour la modern soul, le jazz et la pop occidentale sophistiquée. Bobby Caldwell, Michael Franks, Steely Dan, Stevie Wonder, mais aussi Tears for Fears, George Michael ou Level 42 figurent parmi les références évoquées par Habibi Funk. Le rapprochement avec la city pop et le yacht rock vient aujourd’hui naturellement, même si ces catégories contemporaines risqueraient presque de réduire ce que l’on entend : 3 musiciens d’Amman absorbant les sons qui circulaient alors autour d’eux et construisant leur propre langage.
« Pieces of a Dream captures a side of the Arab music scene rarely documented. »
– Habibi Funk Records
Des chansons plutôt qu’une curiosité d’archives
C’est là que Pieces of a Dream évite le piège fréquent des exhumations musicales : son intérêt ne repose pas uniquement sur sa rareté. Love The Way You Make Me Feel, Simona, Love Meeting Love, Helen, Over You, Won’t You Let Somebody, Don’t Let Go et l’instrumental Give And Take composent un album de 8 titres où les mélodies sont au premier plan. Synthétiseurs souples, basses rondes, guitares propres, harmonies vocales et arrangements jazz-pop installent une douceur nocturne qui pourrait effectivement venir de Los Angeles ou de Londres. Mais l’intérêt est ailleurs, ces chansons ont été fabriquées à Amman, entre répétitions, travail, sorties nocturnes et vies professionnelles ordinaires. Cette géographie change notre écoute.
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Habibi Funk et les trous dans la carte
Depuis Berlin, Habibi Funk poursuit ainsi son travail autour de musiques issues du monde arabe restées peu documentées ou difficiles d’accès. Pieces of a Dream, référence 036 du label, paraît le 14 août 2026 en numérique, CD et vinyle noir, accompagné d’un livret nourri d’entretiens et de photographies inédites. Une édition transparente vert « coke bottle », limitée à 300 exemplaires et annoncée sans repressage, complète la sortie. Le disque rappelle surtout une évidence : l’histoire de la pop mondiale contient encore quantité de scènes parallèles, de studios domestiques et de musiciens dont les bandes n’ont simplement jamais rencontré le circuit capable de les faire voyager.


