Avec complete jazz box set, Grant Gard, alias landtitles, transforme ordinateurs vieillissants, logiciels obsolètes et accidents numériques en 20 miniatures ambient. Derrière un titre volontairement trompeur, le musicien canadien construit un disque où la technologie semble retrouver ses imperfections et, avec elles, une certaine humanité
Complete jazz box set n’est ni du jazz, ni un coffret ; ce titre possède déjà quelque chose de délicieusement absurde. Sorti le 21 août 2026 sur Home Normal, le nouvel album de landtitles rassemble 20 pièces, courtes, souvent comprises entre 1 et 3 minutes. Une succession de fragments ambient plutôt qu’un grand paysage continu : mélodies incomplètes, rythmes émoussés, glitches, nappes et petits accidents numériques…
Des machines qui ont vécu

Grant Gard a enregistré l’album chez lui avec plusieurs ordinateurs, du matériel ancien et des logiciels pas vraiment récents. Le détail est essentiel car, ici, l’obsolescence n’est pas un décor rétro posé sur une production contemporaine, elle intervient directement dans la fabrication des sons. Les défauts, les limites et l’instabilité des machines deviennent des paramètres de composition. Cela donne à des morceaux comme waveform multipliers, superimpose, computer cat ou specific hat une texture singulière. Des sons apparaissent, hésitent, se déforment puis disparaissent parfois avant même que l’oreille ait eu le temps de les installer dans un motif confortable. La plupart des morceaux restent sous les 3 minutes ; A if, le plus long, atteint seulement 3 min 12.
L’ambient en morceaux
Cette façon de travailler prolonge une recherche déjà présente chez landtitles. Sur Your Voice In Pieces, paru en 2021 chez Slowcraft, Gard utilisait des boucles de cassette et de bande magnétique, des synthétiseurs, une guitare, un mélodica, un piano, des microphones de contact et du field recordings. Headphone Commute décrivait alors 11 compositions aux couleurs pastel, dont le minimalisme révélait progressivement ses détails. Stationary Travels insistait de son côté sur la chaleur et la richesse texturale de ces paysages sonores. En juin 2026, geographic beings, phosphorus mountains avait encore élargi cette palette. Clarinettes, flûtes, accordéon, guitare acoustique, synthétiseurs et enregistrements réalisés à Summit Park, à Victoria, entraient dans un processus fait de boucles, d’édition et de rééchantillonnage. Plus de 40 esquisses avaient été réduites aux 11 morceaux finalement publiés.
« Its imperfections become part of its emotional language »
– Home Normal
Le défaut comme instrument
complete jazz box set pousse ailleurs cette logique de réduction. Les sources acoustiques passent à l’arrière-plan ; le comportement même des machines devient plus perceptible. Un glitch n’est plus nécessairement quelque chose à nettoyer. Une coupure peut devenir articulation. Un son légèrement abîmé peut être plus intéressant que sa version parfaite. C’est probablement là que le titre prend son sens. Pas parce que landtitles ferait secrètement du jazz avec des ordinateurs, mais parce que ces petites formes conservent une place pour l’accident, l’irrégularité et le jeu. Home Normal le formule clairement : « its imperfections become part of its emotional language » : les imperfections deviennent ainsi une partie du langage émotionnel du disque.
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20 petites fenêtres
Il serait pourtant excessif de transformer complete jazz box set en manifeste contre la technologie contemporaine. Gard ne semble pas opposer naïvement les vieilles machines aux nouvelles. Il exploite simplement ce que ces outils imparfaits peuvent encore produire lorsqu’on cesse de leur demander de fonctionner comme prévu. Le disque rejoint ainsi une histoire déjà ancienne de la musique électronique, celle des artistes qui utilisent les limites techniques comme vocabulaire plutôt que comme obstacle. Mais landtitles le fait sans démonstration. Les 20 morceaux passent vite, parfois presque furtivement. Il faut revenir en arrière, tendre l’oreille, laisser certains détails refaire surface.
Publié en numérique et dans une édition CD-R limitée à 100 exemplaires, masterisée par Ian Hawgood et accompagnée d’une pochette réalisée par Grant Gard lui-même, complete jazz box set trouve finalement sa cohérence dans ce paradoxe, une musique fabriquée avec des technologies dépassées qui ne cherche absolument pas à reproduire le passé. À mesure que nos machines deviennent plus rapides, plus propres et plus invisibles, landtitles rappelle discrètement qu’un outil peut aussi devenir intéressant lorsqu’il commence à montrer ses cicatrices.


