Avec The Will of Tongues, Sarah Davachi déploie 140 minutes d’orgues historiques, de voix, de cordes et de vents microtonaux. Une œuvre monumentale mais jamais écrasante, qui ne cherche pas à suspendre le temps : elle nous apprend à l’entendre
Sarah Davachi signe une œuvre monumentale de 140 minutes où se rencontrent cinq orgues historiques, des voix, des cordes, des cuivres et des flûtes Renaissance. À travers treize compositions aux mouvements presque imperceptibles, la musicienne canadienne explore les systèmes d’accordage, les variations de timbre et les transformations lentes de la matière sonore. Exigeant sans être hermétique, l’album invite à délaisser l’écoute distraite pour pénétrer dans l’épaisseur des accords, des souffles et des résonances. Le temps n’y constitue plus seulement un cadre : il devient un instrument à part entière, capable de modifier progressivement notre perception…
Entrer dans l’épaisseur du son

Il faut d’abord accepter de perdre ses repères. Sur The Will of Tongues, Sarah Davachi ne conduit pas l’auditeur d’un thème vers un autre et ne ménage ni progression spectaculaire ni résolution attendue. Elle installe des sons, les laisse respirer, se frôler, parfois presque s’immobiliser. Ce qui semblait statique se révèle finalement traversé de mouvements minuscules : un battement entre deux fréquences, une harmonie qui s’épaissit, un timbre qui change de température, une voix qui semble émerger de la pierre… Avec ses treize pièces et ses 140 minutes, réparties sur trois vinyles ou deux CD, l’album affiche des proportions imposantes. Sa durée n’est cependant pas une démonstration de force, elle constitue son matériau même. Davachi travaille le temps comme une architecte travaillerait la lumière dans un bâtiment, non pour remplir l’espace, mais pour révéler ce qui change selon l’endroit depuis lequel on l’observe.
Cinq orgues à tuyaux, enregistrés aux États-Unis, au Canada et aux Pays-Bas, forment l’ossature de l’ensemble. Chacun possède son tempérament, sa mécanique, son souffle et ses résistances propres. Davachi ne cherche jamais à leur imposer une neutralité contemporaine. Elle compose simplement à partir de leurs particularités, comme si chaque instrument contenait déjà une musique qu’il fallait rendre audible. Autour d’eux apparaissent les altos de Whitney Johnson et Eyvind Kang, le violoncelle de Lucy Railton, les cuivres microtonaux de Diapason, les flûtes Renaissance de Phaedrus et les voix du Chamber Choir Ireland, sous la direction de Nils Schweckendiek. Les époques ne s’opposent pas, elles se superposent jusqu’à produire un présent sonore difficile à dater.
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Des accords comme des organismes vivants
Les « Interludes » fonctionnent comme des études de matière. Cordes, bois et cuivres y produisent moins des mélodies que des organismes harmoniques dont on observe les lentes mutations. Les sons semblent parfois parfaitement unis, avant qu’une infime divergence d’intonation fasse apparaître des vibrations, des ombres et des fréquences fantômes. L’oreille ne suit plus une ligne, elle pénètre dans l’épaisseur d’un accord. Au centre du disque, les deux parties de The Rose Dialogues étirent sur quarante-six minutes un dialogue entre trio à cordes, orgue et bande magnétique. La pièce ne repose pas sur une opposition convenue entre instruments anciens et traitement contemporain. Tout paraît appartenir au même âge indéterminé. Les cordes prolongent l’orgue, l’orgue devient une architecture, tandis que la bande déplace imperceptiblement la perspective. On n’assiste pas à une succession d’événements, mais à la transformation continue d’un même espace.
La suite chorale Songs of the Smile’s Fig introduit une présence humaine plus immédiatement perceptible. Les voix ne viennent pourtant pas délivrer un message distinct. Prises dans l’écriture canonique et la réverbération, elles se superposent jusqu’à rendre les mots presque insaisissables. Le texte procède d’une libre recomposition de Les Attitudes spectrales, poème d’André Breton « Rien ne nous exprime au-delà de la mort, et j’ai parfois crié : “C’est ainsi que se fait la volonté des langues !” ».
Cette disparition partielle du langage est essentielle. La langue n’est plus seulement porteuse de sens, elle devient souffle, intervalle, vibration. La voix rejoint alors l’orgue, cet autre instrument animé par de l’air et pourtant capable de sembler plus vaste que le corps qui le met en mouvement. Tout l’album oscille ainsi entre la matière la plus concrète – des tuyaux, des soufflets, des cordes frottées, des bouches qui respirent – et la sensation d’une musique sans origine visible.
« Tous les systèmes d’accordage sont comme des instruments de musique : chacun possède une sonorité particulière et s’exprime d’une manière inaccessible aux autres. »
– Sarah Davachi (entretien accordé à 15 Questions, 2026).
Entendre n’est pas encore écouter

On pourrait ranger The Will of Tongues dans l’ambient, le drone ou le minimalisme contemporain. Ce serait pratique, mais réducteur. Davachi refuse d’ailleurs que sa musique soit considérée comme un environnement sonore destiné à accompagner autre chose ; elle réclame une présence. Même lorsqu’une seule note semble occuper l’espace, celle-ci n’est jamais véritablement seule, elle transporte ses harmoniques, l’acoustique du lieu, la mémoire de l’instrument et notre propre manière d’attendre.
L’album peut éprouver la disponibilité de l’auditeur. Écouté distraitement, il risque de paraître uniforme, voire interminable. Il n’est d’ailleurs pas certain que ses 140 minutes gagnent à être systématiquement absorbées d’une traite. L’œuvre autorise la fragmentation, le retour, l’écoute répétée. Ses différentes pièces peuvent être abordées comme les salles d’un même édifice plutôt que comme les étapes obligatoires d’un parcours linéaire.
Écouté attentivement, The Will of Tongues modifie progressivement l’échelle de la perception. Ce que l’on croyait immobile commence à bouger ; ce que l’on prenait pour du silence se peuple ; ce qui paraissait austère acquiert une sensualité presque tactile. Tout ne se livre pas immédiatement, et rien n’est fait pour séduire à la première seconde. Mais derrière la rigueur des systèmes d’accordage, la réduction des matériaux et l’étirement des durées, la musique de Sarah Davachi n’a rien de froid. Elle parle du souffle, de la mémoire, de ce qui subsiste lorsque les mots cessent d’être intelligibles.
The Will of Tongues ne propose donc pas une échappée hors du monde, mais une confrontation calme avec ce que nous ne savons plus entendre. Il ne réclame ni soumission religieuse ni compétence musicologique. Seulement du temps, un volume convenable et la disponibilité nécessaire pour laisser les sons accomplir leur travail. À mesure que l’album avance, ce n’est peut-être pas la musique qui ralentit. C’est notre écoute qui retrouve enfin sa juste vitesse.

