EP Ey Aye

« Ey Aye EP » : Ste Roberts préfère les machines qui déraillent

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Avec Ey Aye EP, Ste Roberts fait ses débuts sur Cyphon Recordings en réunissant house mutante, techno, electro et souvenirs de l’IDM des années 1990. Les 4 morceaux restent conçus pour le club, mais refusent sa mécanique la plus prévisible : les rythmes boitent, les synthétiseurs dérivent et les mélodies apparaissent là où le son commence à s’abîmer

Actif depuis plus de 20 ans dans l’underground électronique britannique, Ste Roberts livre un EP compact où la fonction n’efface jamais l’étrangeté. There’s a Schizophrenic in Our Park et Queen Bee privilégient la tension physique ; Ey Aye regarde vers Detroit ; Lemon Top referme le disque dans une lumière plus mélancolique. Une sortie cohérente avec l’identité de Cyphon, mais assez imprévisible pour ne pas ressembler à un exercice de style rétro…

Du comptoir de Tribe Records aux machines

Photo Ste Roberts
© Ste Roberts

Ste Roberts vient d’abord de la culture des disques. Avant de produire sous son nom, il travaille chez Tribe Records à Leeds, où passent notamment Paul Woolford, Matt Tolfrey, Magda ou John Tejada. Cette expérience du magasin compte : elle place l’écoute, la sélection et la circulation des morceaux avant la construction d’une identité d’artiste. Il rejoint ensuite l’équipe de Hypercolour et de son label associé Glass Table, dont il devient l’une des oreilles.

Son parcours se prolonge à la radio avec une résidence d’une dizaine d’années sur Rinse FM, puis dans ses propres structures STE, STEDIT et Private Parts. Ses productions paraissent également sur 20/20 Vision, Holding Hands, Faux Poly, One Eye Witness ou Evasive Records. Cette multiplicité pourrait donner l’image d’un producteur dispersé. Elle révèle plutôt une continuité : Roberts s’intéresse moins aux frontières entre house, techno et electro qu’à ce qui leur arrive lorsqu’un rythme commence à se dérégler. Ses morceaux conservent une utilité immédiate pour le DJ.

La house après l’accident

There’s a Schizophrenic in Our Park ouvre l’EP sur une basse épaisse et une batterie sèche, volontairement dépouillée. Les fragments vocaux robotisés, les textures psychédéliques et les sons déformés installent une house qui conserve son mouvement tout en refusant de marcher droit. La pulsation reste stable à 128 BPM, mais les éléments placés autour d’elle donnent l’impression d’un sol moins fiable. Le morceau résume bien la tension centrale de Roberts : maintenir le corps dans le rythme pendant que le décor se détériore. Le groove ne disparaît pas sous le sound design. Il en sort légèrement cabossé, assez lisible pour la piste, assez étrange pour ne pas devenir un simple outil de mix.

Queen Bee, présentée ici dans une version live, poursuit ce dérèglement. Les boîtes à rythmes tiennent leur ligne tandis que les oscillateurs semblent perdre progressivement leur stabilité. Des basses souterraines et une répétition presque rituelle donnent au morceau une présence plus sombre. La performance électronique offre la possibilité de conduire les machines au bord de leur déséquilibre, puis de conserver ce moment plutôt que de le nettoyer en studio.

« Je n’ai généralement aucun point de départ défini lorsque je commence un morceau. »

Ste Roberts

Detroit vu depuis Londres

La face B s’ouvre avec Ey Aye. Le morceau s’oriente vers une techno plus directement inspirée de Detroit : pulsation mécanique, motifs synthétiques évolutifs et impression d’un futur déjà marqué par l’usure. Beatport le classe en techno, à 66 BPM, mesure qui correspond vraisemblablement à une lecture en half-time d’une pulsation ressentie autour de 132 BPM. Cette dernière interprétation reste une inférence fondée sur les métadonnées disponibles. Roberts ne cherche pas pour autant à reconstituer la techno de Detroit comme un objet historique. Il en retient la relation entre la machine, l’imaginaire urbain et une forme d’émotion contenue. Les textures se transforment sans dissoudre l’ossature du morceau. Le futurisme ne passe donc pas par une accumulation d’effets, mais par un déplacement progressif de la matière.

Ce choix correspond précisément à la ligne de Cyphon Recordings. Le label londonien revendique un champ allant de l’electro à l’électronique abstraite et au futurisme de Detroit, avec une attention particulière pour l’IDM des années 1990 et l’héritage de l’enregistrement domestique. Son catalogue accueille notamment Kirk Degiorgio sous son alias As One, Synaptic Voyager, Anoesis, Infinity Plus One ou Ewan Jansen. Ey Aye EP, 22e référence du label, s’inscrit naturellement dans cette esthétique. Le format vinyle renforce même le lien avec cette histoire : 4 morceaux répartis sur 2 faces, pressés à 175 exemplaires sur un disque de 180 grammes. Le choix peut sembler fétichiste, mais cette petite série correspond à une musique encore pensée pour circuler entre DJs, disquaires et auditeurs attentifs.

Une glace au citron après minuit

Lemon Top est le seul morceau révélé séparément avant la sortie complète de l’EP. Si son titre semble désigner une spécialité du nord-est de l’Angleterre : une glace surmontée d’un sorbet au citron, rien ne nous permet d’établir que Roberts fait explicitement référence à cette tradition locale… Musicalement, le morceau déplace l’EP vers l’electro et l’ambient techno. Les rythmes fracturés restent présents, mais ils ne gouvernent plus entièrement l’espace. Des mélodies éloignées et des accords mélancoliques installent un climat moins oppressant, sans devenir réellement apaisé. Le son conserve des traces de corrosion, comme si les souvenirs électroniques du début des années 1990 nous parvenaient depuis une cassette plusieurs fois copiée.

Ce dernier morceau révèle une qualité moins immédiatement visible chez Roberts. Derrière les basses lourdes et les appareils déréglés se trouve un vrai sens de la retenue mélodique. Lemon Top ne cherche pas une résolution spectaculaire. Il laisse simplement l’EP s’éloigner, avec assez de douceur pour modifier rétrospectivement la violence des 3 titres précédents. Cette conclusion empêche surtout Ey Aye EP de se réduire à une démonstration de house bancale ou de techno industrielle. Le disque possède une trajectoire : pression, instabilité, projection, puis recul. En 4 morceaux, Roberts ne raconte pas une histoire au sens traditionnel, mais organise plusieurs degrés de proximité avec la piste.

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Le groove résiste

Photo Ste Roberts
© Ste Roberts

Chez Ste Roberts, l’expérimentation ne vient pas remplacer la fonction dansante ; elle la met à l’épreuve. Cette démarche possède aussi ses limites. Les références à l’IDM, à Detroit et aux machines défectueuses sont aujourd’hui largement installées dans l’électronique. Un oscillateur instable ou un rythme décentré ne suffit plus à produire de l’inconnu. L’EP se distingue moins par l’originalité absolue de son vocabulaire que par la façon précise dont Roberts en règle les tensions. Ey Aye EP reste ainsi un disque de producteur et de DJ : dense sans être bavard, fonctionnel sans devenir docile. Il ne révolutionne pas les formes qu’il convoque, mais il leur retire assez de confort pour les rendre à nouveau imprévisibles. Dans un club, ce léger défaut d’alignement peut suffire à changer toute l’ambiance.

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