Future Sounds Of Jazz Vol. 16

Future Sounds Of Jazz : 31 ans après, le futur refuse toujours de choisir son camp

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Jazz, house, ambient, improvisation, électronique : depuis 1995, Future Sounds Of Jazz s’obstine à ne pas choisir. Pour son 16e volume, Michael Reinboth partage cette fois la sélection avec Michael Rütten, compagnon de route de longue date et animateur de Soulsearching

Il y a quelque chose d’assez réjouissant à voir survivre un titre aussi exposé au vieillissement que Future Sounds Of Jazz. Ce qui semblait futuriste en 1995 appartient désormais à l’histoire de la musique électronique. Pourtant, 31 ans et 16 volumes plus tard, la série de Compost Records conserve une fonction : faire circuler un ensemble de morceaux souvent rangés dans des bacs différents. Ce nouveau volume, qui sortira le 18 septembre 2026, sera disponible en 3-LP, en 2-CD et en numérique. Le vinyle réunit 15 titres, dont 3 exclusivités et 5 morceaux publiés pour la première fois sur ce format ; le double CD en compte 20, dont 4 exclusivités ; Houz-Motik vous fait découvrir cette nouvelle compilation…

Le futur a pris quelques rides

Quand en 1995 Michael Reinboth lance Future Sounds Of Jazz, le rapprochement entre jazz et électronique est en pleine effervescence. Le terme « future jazz » finira par devenir une catégorie, avec tout ce que les catégories ont d’utile et de réducteur. La série, elle, préfère élargir le terrain. House, broken beat, ambient, techno, soul, rythmes africains ou expérimentations acoustiques entrent progressivement dans le paysage. En 2012, le volume 12 revendiquait déjà cette absence de dogme ; en 2022, le 15e épisode associait encore jazz, house, électronique et rythmes africains. FAZE lui accordait même un 10/10, saluant précisément la diversité d’une sélection capable de passer du nu-jazz à des constructions plus directement destinées au dancefloor.

Le changement de ce volume 16 tient aussi à la sélection elle-même. Reinboth n’est plus seul, Michael Rütten le rejoint aux commandes. Sous son alias Soulpatrol et avec son émission Soulsearching, diffusée depuis 1997, Rütten pratique depuis longtemps cette circulation entre jazz, funk, soul, disco, dub, house, folk, musiques africaines, électronique et hip-hop. Son principe est celui de la continuité, chercher ce qui relie les musiques plutôt que ce qui les sépare.

Ne plus chercher à définir le jazz

C’est probablement là que Future Sounds Of Jazz Vol. 16 devient intéressante. Elle n’essaie pas de démontrer que l’électronique peut être du jazz, ni que le jazz doit s’électroniser pour rester contemporain. Elle place simplement côte à côte des morceaux dont les méthodes, les textures et parfois les époques diffèrent fortement. Emanative et Jessica Lauren ouvrent ainsi le double CD avec Om Supreme (Hector Plimmer Remix), improvisation de piano spirituelle et sans beat dont la composition est créditée à Alice Coltrane. Plus loin, le trio chicagoan Bitchin Bajas installe les répétitions hypnotiques de Amorpha. DJ Oil apporte Yaka Di Bongo, tandis qu’Ilhan Ersahin’s Istanbul Sessions passe entre jazz, percussion et énergie de groupe avec le remix de Birds par Kaan Duzarat.

Puis le spectre s’élargit encore. Nico Zam fait dialoguer saxophone, minimal et deep house. Contrast Trio confronte piano, électronique et batterie dub sur l’exclusif Spot. Felix Laband glisse No Stars Did Glow dans une métrique en 5/4 propulsée à 135 BPM. Booker Stardrum construit Telluric autour de percussions hypnotiques, d’une ligne de basse insistante et d’un étrange échantillon vocal. Comme le dit si bien Gilles Peterson, l’incapacité à ranger ces morceaux devient presque une définition involontaire du projet de ces compilations.

« I don’t even know how to describe this, but it’s absolutely brilliant. »

Gilles Peterson (BBC 6 Music)

Entre le studio et le dancefloor

Le cas de Brittany Davis est encore plus révélateur. Sun And Moon provient de Black Thunder, album enregistré en 2 jours avec Evan Flory-Barnes et D’Vonne Lewis dans une démarche largement improvisée. Ici, pratiquement pas besoin d’électronique pour entrer dans les Future Sounds. Le morceau est organique, mais son groove, sa liberté et sa façon de laisser respirer les musiciens produisent exactement le déplacement recherché par la compilation. Le disque de Davis avait d’ailleurs reçu un accueil critique solide en 2025 : Soul Bag soulignait son caractère direct, organique et presque improvisé, tandis qu’AllMusic retenait l’album parmi ses sorties marquantes de l’année.

À l’autre extrémité, Spirits In Motion de Trinidadian Deep & Bradford James date de 2014. Deep house lente, chaude, méditative : le morceau rappelle que « future » n’a jamais signifié « nouveauté » chez Compost. Même constat avec Love Variations Part 1 – Charlie Dark Reconstruction de Soulpatrol, dont le remix remonte à 2001, ou avec Catalpa de Beanfield, publié en 2000. La label copy confirme ces provenances et permet de comprendre la méthode : ce volume mélange productions 2025-2026, archives et morceaux plus anciens sans chercher à masquer leur âge. C’est une distinction importante. Une compilation tournée vers le futur n’a pas nécessairement besoin de ne contenir que des nouveautés ; elle peut aussi modifier notre manière d’entendre ce qui existe déjà.

31 ans plus tard, que reste-t-il ?

La question devient alors presque sémantique. Le jazz électronique des années 1990 a eu ses codes, puis ses clichés. Beaucoup de sons considérés comme aventureux à l’époque sont devenus familiers. En 2018, pour le volume 14, Compost avait d’ailleurs confié la sélection à Benjamin Fröhlich et Tom Bioly de Permanent Vacation : Slowdive, Roman Flügel, Yussef Kamaal, Move D, Machine Woman ou Avalon Emerson suffisaient déjà à montrer combien le périmètre historique s’était élargi. Le volume 16 pousse cette logique assez loin pour que l’étiquette « jazz » perde presque son rôle descriptif. Et ce n’est pas forcément un problème.

Peter Gall, dont Eat The Sun apparaît ici pour la première fois sur vinyle, a remporté le Deutscher Jazzpreis 2025 dans la catégorie Album de l’année avec Love Avatar, disque qui mêle lui-même jazz, fusion, synthétiseurs, indie et beats hypnotiques. Momoko Gill, de son côté, fait enregistrer Test A Small Area au Total Refreshment Centre, le fait mixer par Matthew Herbert et masteriser par Alex Gordon à Abbey Road : une autre généalogie du jazz contemporain, où le studio devient autant un instrument que la batterie ou le piano. Ce que défend finalement Future Sounds Of Jazz n’est peut-être plus un genre. C’est une méthode d’écoute. Celle du DJ qui rapproche 2 disques parce qu’il entend entre eux une parenté que leurs étiquettes ne prévoyaient pas.

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Le futur comme point de rencontre

C’est aussi ce qui distingue encore la compilation à l’heure des playlists algorithmiques. Michael Reinboth et Michael Rütten ne prétendent pas cartographier exhaustivement le jazz de 2026. Leur sélection est subjective, parfois historique, parfois club, parfois acoustique. Elle relie Marseille, Chicago, Seattle, Istanbul, Santiago, Francfort, Londres, New York, Amsterdam ou l’Afrique du Sud à travers des morceaux qui ne parlent pas nécessairement la même langue musicale. Le 3-LP resserre cette idée en 15 titres : DJ Oil et Baba Sikander ouvrent la première face ; Brittany Davis, Nico Zam et Emanative ferment la dernière.

Entre les deux passent Bitchin Bajas, Booker Stardrum, Momoko Gill, Michael Reinboth, Trinidadian Deep & Bradford James, Soulpatrol ou Felix Laband. Ce n’est pas un panorama du jazz actuel. C’est plutôt un réseau de correspondances. Et c’est peut-être là que le titre retrouve finalement son sens. Après 31 ans, le « futur » de Future Sounds Of Jazz n’est plus une destination sonore identifiable. Il reste un espace où l’on peut encore rapprocher des musiques qui, ailleurs, continueraient probablement leur route séparément.

Future Sounds Of Jazz Vol. 16

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Fondateur de Houz-Motik, Cyprien Rose est journaliste et DJ. Il a été coordinateur de la rédaction de Postap Mag et du Food2.0Lab. Il a également collaboré avec Radio France, Le Courrier, Tsugi, LUI... Noctambule, il a œuvré au sein de l'équipe organisatrice des soirées La Mona.

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