Après plus de 20 ans passés à enregistrer avec d’autres musiciens, le pianiste finlandais Antti Kujanpää publie Afterimage, son premier album sous son propre nom. Entre piano acoustique, silences prolongés et discrètes touches de synthétiseur, il dévoile une musique lente et dépouillée, attentive à l’espace qui entoure chaque note
Antti Kujanpää a longtemps évolué dans la musique des autres. Pianiste, claviériste, compositeur et arrangeur, il a notamment travaillé avec Yona, Lauri Porra et Aili Ikonen. Ses interprétations figurent également dans l’identité sonore de Finnair et dans plusieurs musiques de films. En parallèle, il filme, monte et réalise des vidéos musicales. Afterimage, qui paraît le 11 septembre 2026 sur Kuu Records, constitue son premier album en piano solo…
À l’écoute de ce qui vient

Il avait pourtant déjà tenté l’expérience. Deux fois. Mais quelque chose résistait, la musique semblait répondre à des attentes extérieures, à l’idée de ce qu’un album de piano devait être. Pour cette nouvelle tentative, Kujanpää a cessé de chercher une direction préalable. Le résultat est plus lent, plus ouvert, traversé par les résonances d’un Steinway, la présence plus mate d’un piano droit Yamaha et quelques touches de ce magnifique synthétiser qu’est le Moog One.
Le titre renvoie à un paysage intime. Celui de Koli, en Carélie du Nord, où fut prise la photographie en double exposition de la pochette. Sur le même lac, sa famille possède encore un chalet installé sur une petite île. Kujanpää et son frère y ont passé des nuits à photographier le ciel et les aurores boréales. L’« image rémanente » du disque est peut-être là, dans la persistance d’un lieu lorsque celui-ci n’est plus devant les yeux.
À rebours du piano néoclassique réduit à une musique d’accompagnement docile, Afterimage assume l’attente, l’accident et l’inachèvement. Une composition prévue pour ouvrir le disque en a finalement disparu, faute d’une prise satisfaisante. Une improvisation a pris sa place. Chez Kujanpää, le vide agit sur la musique, en déplace le centre de gravité et laisse chaque note flotter un instant avant de s’éloigner.
Se libérer des attentes
Cyprien.Rose. Après plus de 20 ans d’enregistrements avec d’autres musiciens, pourquoi ce moment vous a-t-il semblé propice à la sortie d’un premier album solo ? Existait-il quelque chose que vous ne pouviez exprimer qu’en ayant enfin l’espace pour vous seul ?
Antti Kujanpää. J’avais déjà essayé de réaliser un album solo au moins deux fois. Pour chaque tentative, j’avais l’impression que la musique cherchait à ressembler à quelque chose qui ne venait pas vraiment de moi. Peut-être réfléchissais-je trop à ce que les autres auraient envie d’entendre ou au genre de musique que j’étais censé produire. Cette fois, j’ai pris le temps d’écouter ce qui surgissait lorsqu’il n’y avait plus aucune attente. La musique s’est révélée plus lente et plus spacieuse qu’auparavant.
C.R. Le mot Afterimage désigne une image qui demeure visible après la disparition de sa source. Quelle est celle qui persiste au cœur du disque : un souvenir, un son, une personne, un lieu ou la trace laissée par vos expériences musicales antérieures ?
A.K. Je suis né en Carélie du Nord, en Finlande. La photographie en double exposition de la pochette a été prise dans cette région, à Koli. Pour moi, cette vue résume presque à elle seule le paysage finlandais classique. Nous possédons toujours un chalet d’été sur ce même lac, sur une petite île. La photographie du verso a également été réalisée là-bas. Mon frère et moi y avons passé d’innombrables heures à photographier le ciel nocturne et les aurores boréales. D’une certaine manière, je souhaitais relier le calme de l’île au sentiment de paix qui traverse la musique. Le mot afterimage décrit parfaitement ce que je ressens face à ce lien.
Ce que l’improvisation change au récit
C.R. L’album mêle compositions et improvisations. Ces 2 approches étaient-elles clairement distinctes pendant l’enregistrement ? Une pièce écrite pouvait-elle devenir improvisée, ou une improvisation se révéler progressivement comme une composition ?
A.K. Cela s’est produit dans les 2 sens. J’avais terminé une composition et j’étais persuadé qu’elle ouvrirait l’album. Finalement, je n’ai pas réussi à en enregistrer une prise satisfaisante et j’ai dû l’écarter. Le disque commence donc par une improvisation. Quelques morceaux s’ouvrent également sur de longues introductions improvisées auxquelles je n’avais absolument pas pensé avant d’entrer en studio.
C.R. Vous avez employé un piano à queue Steinway, un piano droit Yamaha et un Moog One. Les considériez-vous comme 3 voix ou 3 personnages distincts ? Comment avez-vous déterminé l’instrument, ou la combinaison d’instruments, propre à chaque morceau ?
A.K. Je n’avais rien décidé à l’avance. Le piano droit s’est simplement révélé plus adapté aux deux derniers morceaux que le piano à queue. Le synthétiseur analogique intervient davantage comme un assaisonnement. Je l’ai enregistré après les parties de piano.
La virtuosité baisse le ton

C.R. Votre parcours embrasse le jazz, les arrangements symphoniques, le folk, la pop et la musique de film, alors qu’Afterimage repose souvent sur la retenue et des gestes très réduits. Avez-vous dû abandonner certaines habitudes de pianiste ou d’arrangeur ?
A.K. Je ne pense pas avoir dû désapprendre quoi que ce soit. Je voulais surtout me débarrasser de l’idée selon laquelle cette musique aurait dû sonner d’une manière déterminée. J’ai essayé de prendre du recul et d’observer ce qui sortait de mes doigts.
C.R. Vous citez Ryuichi Sakamoto et Nils Frahm parmi vos inspirations. Qu’ont-ils ouvert chez vous ? Et comment avez-vous évité de reprendre les codes désormais bien établis du piano néoclassique contemporain ?
A.K. Après avoir écouté d’innombrables enregistrements de piano jazz, la découverte d’async de Ryuichi Sakamoto m’a véritablement ouvert les yeux et les oreilles. C’est un album magnifique, chargé d’une telle émotion qu’il m’a conduit à m’interroger sur ce qui importe vraiment dans la musique pour piano : le toucher, la technique, les arrangements, les compositions ou le sentiment ? Quant au risque de sonner comme tous les autres disques de piano néoclassique, ma réponse reste la même : je n’y ai pas réellement pensé pendant que je jouais.
Le silence relie les notes
C.R. Pourquoi avoir choisi Familiar Stranger pour ouvrir le disque ? Que représente ici cet « étranger familier » ?
A.K. Le titre m’est venu en pensant au petit motif improvisé. Je trouvais qu’il avait quelque chose de familier. J’ai tourné quelque temps autour de cette mélodie puis, à la fin du morceau, je l’ai simplement laissée partir, comme si elle s’envolait.
C.R. Le titre Ma renvoie-t-il au concept japonais désignant l’intervalle ou l’espace entre les choses ? Comment cette idée agit-elle dans le morceau et, plus largement, dans l’album ?
A.K. Oui, exactement. En terminant le morceau, je jouais avec les longs silences séparant ses différentes parties. Presque chaque fois que je le réécoutais, je sentais que la pause pouvait être encore plus longue. Cela m’a rappelé le concept de ma. J’ai alors compris que les silences étaient aussi importants que les notes qui les entouraient.
Comment agrandir une musique intime ?
C.R. L’album paraît en stéréo et en Dolby Atmos. Que peut apporter un format spatial à une musique aussi intime et minimale ? La version Atmos a-t-elle influencé vos choix artistiques ou offre-t-elle une nouvelle façon d’entrer dans un enregistrement déjà achevé ?
A.K. Les versions stéréo et Atmos ont été mixées par Mikko Raita, au Studio Kekkonen d’Helsinki. Toutes les décisions concernant la version Atmos lui appartiennent. Je suis simplement resté là, émerveillé, à regarder cette technologie installer la musique dans un espace entièrement nouveau. Son studio est un lieu fantastique pour découvrir cette version spatiale. J’espère vraiment que le public aura l’occasion d’en faire l’expérience. Mikko Raita a notamment mixé la musique de Flow, lauréat de l’Oscar du meilleur film d’animation en 2025.
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Composer et filmer : deux formats, un esprit
C.R. Vous filmez, montez et produisez également des images, et vous avez réalisé l’identité graphique d’Afterimage. Votre pratique visuelle modifie-t-elle votre manière de penser la musique ? Considérez-vous cet album comme un monde audiovisuel complet ?
A.K. Je joue du piano depuis l’âge de 4 ans et je l’ai étudié pendant de nombreuses années. Les appareils photo et la vidéo sont entrés dans ma vie beaucoup plus tard. J’aime beaucoup filmer, peut-être justement parce que je n’ai suivi aucune formation académique dans ce domaine. Je ne possède donc pas vraiment de règles qui me dicteraient quoi faire ou comment le faire. Il existe clairement une ressemblance entre le montage vidéo et le montage musical. En définitive, tout dépend du résultat : lorsque vous sentez que quelque chose est terminé, c’est terminé. Pour moi, la musique et les images vont ici de pair. L’ensemble forme un tout.
C.R. Quels artistes ou quelles œuvres constituent les fondations de votre vision artistique ? Ressentez-vous la même chose derrière un clavier et derrière une caméra ?
A.K. Tant d’albums ont influencé ma façon de jouer qu’il m’est presque impossible de commencer à les énumérer. En plus de Sakamoto et Frahm, j’ai beaucoup écouté Keith Jarrett, Jon Balke, Ahmad Jamal et Bill Evans, mais aussi des musiciens qui ne sont pas pianistes, comme Arve Henriksen, John Coltrane ou Kenny Wheeler. Il faut encore ajouter les musiques traditionnelles nordiques, les musiques des Balkans, les rythmes d’Afrique de l’Ouest et le bluegrass… Je ne sais ni par où commencer ni où m’arrêter. Quant à la sensation éprouvée derrière un clavier ou une caméra, elle est probablement assez proche. Je joue simplement ce que j’entends et je filme ce que je vois.
Un piano qui respire

On aime Afterimage pour sa façon de ne jamais forcer l’émotion. Une parenté avec Erik Satie affleure dans la simplicité des lignes, la lenteur et l’attention portée à chaque intervalle. Antti Kujanpää se tient toutefois à distance des motifs obstinés et de leur répétition hypnotique. Ses morceaux bougent discrètement, bifurquent, puis suspendent une idée avant qu’elle ne s’installe trop confortablement.
Le Steinway ouvre l’espace, le Yamaha en resserre les contours et le Moog One en modifie parfois la lumière. L’album rassemble les paysages, les écoutes et les expériences accumulés au fil de sa carrière, puis les laisse décanter. À la fin demeure une sensation simple et sereine : celle d’un moment suspendu auprès d’un musicien enfin à l’écoute de sa propre voix.


