Avec A Body Like a Home, Alejandra Cárdenas ouvre une porte rarement déverrouillée : celle où le corps devient maison, archive, terrain d’érosion et refuge de fortune. Sous son nom civil, un geste déjà signifiant, elle assemble guitare électrique, violon, textures électroniques et éclats du réel pour composer un atlas intime où se croisent violences héritées, gestes de survie et spiritualités ténues
Treize morceaux, quinze poèmes, un livre qui accompagne l’album : l’artiste péruvienne Alejandra Cardenas (Ale Hop) tisse un récit sonore à mi-chemin entre le témoignage et l’onirisme. Les séquelles du colonialisme, les violences domestiques, la mémoire familiale et les turbulences nationales s’y enchevêtrent, mais sa musique ambient affirme aussi un passage possible, vers la réparation, l’amour, une présence retrouvée…
Fondations fragiles

Le titre résonne comme un aveu : A Body Like a Home. Alejandra Cárdenas le rappelle, son enfance se déroule « sous la dictature d’Alberto Fujimori, quand un voile de désespoir semblait recouvrir tout ». La matrice du disque est là, un pays fracturé, un passé imposé. Dès On Memory, la voix se fait murmure témoin, posée sur des guitares saturées et des nappes troublées où s’invitent pluie, verre brisé et archives de manifestations. Ce n’est pas un simple album, c’est un espace qu’on habite, une pièce dont on sent l’air et la poussière.
Pièces à conviction : Motherland surgit comme un document brûlant : distorsions, violon nerveux, souffle fragile. Cárdenas y relie d’un même trait violences politiques et violences domestiques. Une mère, un couteau, un pays : l’image se déplie lentement, sans spectaculaire, avec une lucidité douloureuse. Ailleurs, Early Road, Evangelina ou Glass Skin offrent des respirations, des zones plus acoustiques où la lumière du folk péruvien se glisse dans les interstices. Chaque morceau agit comme une pièce de dossier : indices sonores, fragments, vérités partielles.
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« I felt that talking about my family and how I grew up would give me a way to talk about the consequences of the precarization of life ». — Alejandra Cárdenas
La voix, l’archet, l’éclat et la fissure

Ici, la voix n’est plus un instrument parmi d’autres : elle porte, elle raconte, elle fouille. Le violon de Gibrana Cervantes, présent presque partout, devient second souffle ; les percussions de Laura Robles, plus rares, posent une pulsation terrienne. Les textures électroniques et les guitares saturées façonnent un paysage mouvant, tour à tour hostile et protecteur. Le livre-poème qui accompagne la sortie prolonge cette architecture : objets du quotidien, souvenirs forensiques, visions spirituelles. Deux médiums, une même matière.
De la fissure à la résilience, malgré les zones sombres, le disque ne se referme pas sur lui-même. Cárdenas évoque une volonté de « pousser l’histoire plus loin », vers une forme de transcendance discrète, presque domestique. Le morceau-titre, pivot du récit, désigne un corps imparfait mais habitable, comme si reconnaître la fissure permettait enfin d’y faire entrer la lumière. Le geste qui demeure, rester, reprendre place, réapprendre son propre toit intérieur. Avec A Body Like a Home, Cárdenas offre un lieu où l’on circule lentement, entre ombres et remises en lumière, un espace qui rappelle que chaque corps reste habitable, même lorsqu’il porte les souvenirs les plus lourds.


