Sous l’alias Furii, Adrien Rodes – musicien passé par les cercles orbitaux de Tim Smith – publie Aphant, un disque nerveux et cérébral, hanté par l’absence d’images mentales ; l’opus s’inscrit dans une lignée art-pop oblique, entre précision studio et vertige intérieur
Aphant creuse une question simple et instable : que reste-t-il quand l’imaginaire visuel se dissout ? Autour de ce manque – l’aphantasie – Adrien Rodes bâtit une architecture sonore dense, parfois fragmentée, où la rythmique cogne et où les voix percent comme des éclats. Le disque, enregistré et mixé à Hove, ouvre une perspective : celle d’une pop expérimentale britannique qui refuse la nostalgie et préfère la dissonance habitée ; sorti chez Nomark, le label d’Amon Tobin…
Héritages latéraux, fidélités souterraines
Adrien Rodes avance sous plusieurs noms : Furii, Rec.Tangle, Topo Gigio… Longtemps membre des Spratleys de Tim Smith, compagnon de route du groupe Cardiacs sur scène. Cette filiation ne se brandit pas, elle s’entend. Structures imprévisibles, et mélodies qui bifurquent. Goût pour l’angle aigu plutôt que la ligne droite… Aphant n’est cependant pas un pastiche post-Cardiacs. Il travaille la tension autrement. Moins baroque, plus frontal. Une pop nerveuse, presque sèche par moments, et qui préfère la coupe franche au foisonnement décoratif.
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Studio comme laboratoire mental : écrit, interprété, produit par Rodes. À l’exception de Polyphon, co-signé avec Jo Spratley. Batterie sur Hypnagog par Damo Waters. Voix sur Polyphon par Jo Spratley. Le reste tient dans la chambre d’écho d’Embassy Studio, à Hove. On sent le travail artisanal, les couches s’empilent mais ne bavent jamais. Les guitares tranchent, les claviers surgissent en nappes instables. Le mix reste net, presque clinique. Comme si l’absence d’images mentales – suggérée par le titre – obligeait à sculpter le son avec une précision accrue.
« Music should be an adventure, not a career. » — Tim Smith (entretien avec Organ Magazine, années 1990).
Polyphonies fracturées, voix incarnées
La présence de Jo Spratley n’est pas décorative. Sa voix apporte un contrepoint fragile, presque spectral. Elle humanise les angles. Là où Rodes tend vers l’abstraction nerveuse, Spratley installe une fissure sensible. Sur Hypnagog, la batterie de Damo Waters injecte un battement plus organique. Le titre évoque l’état hypnagogique – ce moment flottant entre veille et sommeil. La musique épouse ce trouble. Pulsation claire, mais perception altérée. Ce jeu entre clarté rythmique et perception instable constitue l’un des axes forts du disque.
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Aphantasie : absence d’images, excès de tension… Aphant renvoie à l’aphantasie (cette incapacité à générer des images mentales), et semble répondre par une stratégie inverse : saturer l’espace sonore pour compenser le vide visuel. Il y a dans ces morceaux une lutte discrète. Entre contrôle et débordement, entre mémoire et effacement, cette musique refuse la tiédeur. Elle cherche l’impact, même minéral. Aphant n’est pas un disque aimable. Il demande de l’attention. Il exige une écoute active. Mais il rappelle que la pop expérimentale britannique, loin des formats lisses, continue de muter dans les marges, avec obstination.



