Avec Sinking, son premier album pour Tectonic Recordings, Beatrice M. ne cherche ni à ressusciter le dubstep, ni à le moderniser artificiellement. Le disque préfère circuler entre les basses profondes, la techno, les rythmiques broken et les héritages UK pour construire une musique dense et, surtout, jamais figée
Premier album attendu d’une des nouvelles voix les plus observées de la scène bass européenne, Sinking, qui sort le 5 juin 2026 sur le label Tectonic Recordings, utilise le dubstep comme point de départ plutôt que comme destination. Ce disque signé Beatrice M. regarde autant vers l’histoire des soundsystems UK que vers les mutations actuelles des musiques de club…
Une bass music qui refuse le musée
Il y a toujours un risque, lorsqu’un jeune producteur est associé à des labels comme Tempa ou Tectonic, celui d’être immédiatement présenté comme un « gardien » ou un “sauveur” d’un son historique. Sinking évite justement ce piège. Beatrice M. ne traite pas le dubstep comme un patrimoine à préserver sous verre, mais comme une matière encore instable, mouvante et capable de dériver vers d’autres territoires. Le disque avance ainsi entre plusieurs lignes : bass music britannique, techno dub, traces de tech house des années 2000, broken beat et textures ambient.
L’intérêt du projet tient surtout à sa manière de faire cohabiter ces influences sans transformer l’ensemble en exercice de style nostalgique. Chez Beatrice M., les basses restent physiques, lourdes, presque aqueuses, tandis que les rythmiques gardent quelque chose de mobile, parfois nerveux, parfois suspendu. L’album n’est pas une collection de morceaux destinés aux playlists, c’est un trajet progressif, avec ses montées, ses ralentissements et ses zones d’immersion.
Entre voyage intérieur et culture soundsystem
Beatrice M DR
Le contexte de fabrication éclaire aussi le disque. Une partie des morceaux aurait été esquissée lors de longs trajets en train à travers l’Europe, loin des logiques de mobilité accélérée du circuit électronique contemporain. Cette idée du déplacement traverse réellement l’album, Sinking donne souvent l’impression d’une musique observée à travers une vitre, entre contemplation et tension physique. Des morceaux comme Ocean, Motion ou le titre éponyme travaillent cette sensation de flux permanent. Même lorsque la structure devient plus frontale, l’espace reste central, échos dub, reverbs profondes, sub-basses étirées, respirations soudaines.
À l’inverse, Dear Dubstep agit presque comme une pause réflexive, un morceau qui regarde directement l’héritage du genre tout en refusant de s’y enfermer. Les collaborations évitent également l’effet “featuring décoratif”. Sir Hiss apporte une poussée plus abrasive sur Juice, tandis que Jay Carder injecte une tension house plus souple et broken sur Here. Quant à In Touch, unique morceau vocal du disque, il matérialise le lien franco-britannique de Beatrice M. sans tomber dans le gimmick identitaire.
Ce qui ressort finalement de Sinking, c’est une certaine idée de la continuité. Le disque ne prétend pas inventer un nouveau langage. Il rappelle plutôt que les frontières entre dubstep, techno, house ou jungle ont toujours été plus poreuses que les récits de scènes veulent parfois le faire croire. En rejoignant Tectonic vingt ans après l’âge d’or du label, Beatrice M. ne rejoue pas une époque. Iel réactive plutôt une méthode, utiliser la basse comme point de gravité pour faire circuler des formes, des tempos et des mémoires de club. Avec Sinking, l’artiste signe un premier album qui refuse autant la nostalgie que l’efficacité immédiate. Un disque de bass music dense et mouvant, plus intéressé par les zones de transition que par les étiquettes fixes.