LP Tejiendo nubes contra la muerte

Tisser des nuages contre la mort : Cecilia Vicuña fait de la poésie un acte de résistance sonore

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Et si écouter devenait une manière d’habiter le monde ? Depuis plus de 60 ans, Cecilia Vicuña répond à cette question par la poésie, l’art et la performance. Avec Tejiendo Nubes Contra La Muerte, la créatrice chilienne retrouve le pianiste Ricardo Gallo et le collectif colombien Hombre de Barro pour une œuvre où l’improvisation devient un langage commun, traversé par la mémoire, les savoirs ancestraux et la défense du vivant

Ni véritable album de jazz, ni simple récital poétique, Tejiendo Nubes Contra La Muerte de Cecilia Vicuña occupe un territoire à part. Enregistré en 2022, et publié par Buh Records, ce double disque fait dialoguer voix, souffles, silences et improvisations dans une création collective qui interroge notre rapport à l’eau, au paysage et à la fragilité du monde. Une œuvre exigeante, profondément organique, qui s’écoute autant qu’elle se traverse…

Une voix qui dépasse les mots

Photo Cecilia Vicuña
© Cecilia Vicuña (courtesy of her website)

Chez Cecilia Vicuña, la poésie n’est jamais figée sur une page. Elle circule, respire, hésite parfois. Sa voix devient matière sonore autant que porteuse de sens. Elle glisse de la parole au chant, du murmure au souffle, jusqu’à faire du silence un élément de composition. Face à elle, Ricardo Gallo et Hombre de Barro ne cherchent pas à illustrer les textes, ils les accueillent. Piano, synthétiseurs, guitare, violoncelle, percussions, flûtes et harmonica réagissent à chaque inflexion avec une remarquable économie de moyens, tout repose sur l’écoute mutuelle. Le disque donne ainsi l’impression d’assister à une conversation dont personne ne connaît véritablement l’issue.

La mémoire plutôt que la nostalgie

Le sous-titre implicite de cette rencontre pourrait être celui-ci : comment inventer sans rompre avec ce qui nous précède ? Depuis longtemps, Ricardo Gallo développe une musique qui refuse les frontières entre écriture contemporaine, improvisation et traditions populaires latino-américaines. Hombre de Barro partage cette même approche. Ici, les références aux musiques ancestrales ne sont jamais folkloriques. Elles deviennent des matériaux vivants, capables de dialoguer avec des textures électroniques, des harmonies ouvertes ou des formes proches du free jazz. Cette création collective ne cherche pas à reconstituer un passé idéalisé. Elle l’utilise comme un point d’appui pour construire un présent plus attentif.

L’eau, le vivant et l’urgence silencieuse

Le titre de l’album reprend un vers de Cecilia Vicuña : Tejiendo Nubes Contra La Muerte « Tisser des nuages contre la mort ». Les textes sont issus de Cloud-Net, un recueil publié en 1999. Bien avant que les crises climatiques n’occupent quotidiennement l’espace médiatique, la poète y évoquait déjà la disparition progressive des ressources, la vulnérabilité de l’eau et les liens profonds entre les êtres humains et leur environnement. Cette préoccupation irrigue tout le disque sans jamais prendre la forme d’un manifeste. Les musiciens préfèrent suggérer plutôt qu’affirmer. Les respirations, les silences et les timbres racontent autant que les mots. Cette retenue donne au propos une portée universelle.

« El arte precario nombra lo que desaparece  (L’Art précaire nomme ce qui disparaît.) » – Cecilia Vicuña

Un hommage qui prolonge une présence

La publication de l’album porte également une forte charge émotionnelle. Il est dédié à Ernesto « Teto » Ocampo, disparu avant sa sortie. Musicien majeur de la scène colombienne, Teto Ocampo laisse ici une empreinte discrète mais essentielle. Sa guitare, ses flûtes et son harmonica participent pleinement à cette architecture mouvante où aucun instrument ne domine les autres. Cette dédicace transforme l’écoute. Chaque intervention semble rappeler que la musique demeure l’un des rares lieux où une présence continue d’exister après l’absence.

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Ce qu’il reste lorsque tout s’efface

Photo Cecilia Vicuña (1948)
© Cecilia Vicuña

À l’heure où l’improvisation est souvent assimilée à la virtuosité ou à la performance, Tejiendo Nubes Contra La Muerte rappelle une évidence plus discrète : improviser, c’est d’abord apprendre à écouter. Loin des formats, des catégories et des effets de style, Cecilia Vicuña, Ricardo Gallo et Hombre de Barro proposent une œuvre qui prend son temps. Une musique poreuse, habitée, qui fait circuler les héritages sans les figer et invite l’auditeur à ralentir, à écouter autrement et, peut-être, à retisser quelques liens avec ce qui nous entoure. Parce que certaines œuvres ne cherchent pas à occuper l’espace sonore. Elles nous apprennent simplement à y habiter, et à s’y sentir bien.

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Fondateur de Houz-Motik, Cyprien Rose est journaliste et DJ. Il a été coordinateur de la rédaction de Postap Mag et du Food2.0Lab. Il a également collaboré avec Radio France, Le Courrier, Tsugi, LUI... Noctambule, il a œuvré au sein de l'équipe organisatrice des soirées La Mona.

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